Chaque année, les écoliers autochtones et non autochtones participent à la mise en terre de 1000 arbres pour protéger les berges de la rivière Restigouche.
Chaque année, les écoliers autochtones et non autochtones participent à la mise en terre de 1000 arbres pour protéger les berges de la rivière Restigouche.

Harmonie Inter-communautés: tisser des liens pour contrer le racisme

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
LISTUGUJ — Depuis 2002, l’organisme Harmonie Inter-communautés réduit les tensions entre non-autochtones et autochtones vivant dans le secteur de Pointe-à-la-Croix et de Listuguj, en Gaspésie. En misant sur l’éducation et les activités communes dès l’enfance, «Harmonie», le diminutif consacré, devrait être étendu au reste du Québec, croit son premier coordonnateur, Pierre Vicaire.

Il croit que la multiplication de projets comme Harmonie serait un moyen efficace de contrer les incidents malheureux, illustrés de façon tragique à Joliette le 28 septembre lors du décès de Joyce Echaquan, après avoir été insultée par des membres du personnel soignant.

Harmonie Inter-communautés est né il y a 18 ans après la répétition d’actes de vandalisme dans un parc pour jeunes à Pointe-à-la-Croix. Ce village et la communauté mi’gmaq de Listuguj sont adjacents au point où l’on peut marcher de l’un à l’autre, ce que les jeunes des deux localités faisaient allègrement lors des actes de vandalisme du tournant de l’an 2000.

La directrice de la Maison des jeunes de Pointe-à-la-Croix, Dominique Bouchard, en avait assez des confrontations. «Elle a commencé à parler de ces problèmes, puis il s’est formé un petit groupe. Il y a ensuite eu un fameux sondage dans la population. Oui, il y avait un problème de confrontation, mais c’était pas mal plus profond que ça. Il y avait carrément du racisme. En plus, les jeunes de Pointe-à-la-Croix n’avaient pas de sentiment d’appartenance. Le réflexe de blâmer les autochtones était bien présent, mais il y avait aussi du vandalisme à l’interne», raconte Pierre Vicaire.

Administrateur de profession, il n’était pas du comité d’implantation d’Harmonie. Il venait d’être embauché pour gérer un relais des camionneurs. «Le chef de Listuguj du temps, Allison Metallic, m’a fait venir dans son bureau pour me parler du projet visant à réduire les tensions. Ça m’intéressait d’embarquer», dit M. Vicaire.

Pierre Vicaire, coordonnateur mi’gmaq d’Harmonie Inter-communautés de 2002 à 2019, voit un potentiel panquébécois pour cette initiative.

Lui et des membres de deux communautés ont dès 2002 instauré des activités à travers lesquelles les jeunes pourraient échanger. L’une d’elles a été organisée sans interruption pendant 11 ans, la mise en terre de 1000 arbres le long de la rivière Restigouche tous les printemps, notamment pour réduire l’érosion et l’apport de sédiments nuisant au saumon. Seule la pandémie a stoppé cette activité cette année.

«La rivière fait vivre des autochtones et des non autochtones. Les jeunes apprennent qu’ils ont un intérêt commun à travailler pour le bien de la rivière», souligne Pierre Vicaire.

Coordonnateur d’Harmonie de 2002 à 2019, il a vu des changements de perception s’étendre dans les communautés, qui sont également plus nombreuses à participer, puisque le village de Matapédia, de même que les villages voisins des Plateaux, ont joint les activités de l’organisme.

«Il y a un effet sur les parents. Si les parents expriment des préjugés à la maison, les enfants les corrigent; «j’ai eu du fun avec mes amis autochtones en faisant du pain banik, ou à la cabane à sucre, ou à Arbre en arbre, ou à faire des capteurs de rêves. Il y aura toujours du racisme; c’est comme un virus. Il mute; il se présente d’une façon différente. C’est pour ça qu’il faut maintenir ce contact en permanence, et s’asseoir pour régler les problèmes ensemble», analyse Pierre Vicaire.

Annabel Francoeur, technicienne en loisir de l’Ascension-de-Patapédia, a passé 11 ans avec les jeunes d’Harmonie Inter-communautés. Elle a vu bien des changements.

«Je vois des adolescents qui ont participé à Harmonie Inter-communautés et qui sont devenus parents. Je vois qu’ils ont développé une pensée plus positive et la réaction de communiquer. Je les vois enseigner à leurs enfants ce qu’ils ont appris ici», note-t-elle.

Les écoliers autochtones et non-autochtones ont planté 11 000 arbres depuis 2009 le long des berges de la rivière Restigouche pour protéger le saumon des sédiments découlant de l’érosion.

Le maire de Pointe-à-la-Croix, Pascal Bujold, 39 ans, se souvient qu’au cours de son enfance, «dans mon groupe d’âge, la seule façon de rencontrer des gens de Listuguj, c’était au hockey mineur. J’ai gardé des amis de cette époque. Maintenant, les jeunes se rencontrent de façon normale, ils apprennent à se connaître de plusieurs façons. Mes enfants participent à Harmonie. Ça apporte des bénéfices incroyables», assure-t-il.

Harmonie fait des petits

Pierre Vicaire constate avec joie qu’Harmonie Inter-communautés s’étend, et de plusieurs façons, même s’il se tient un peu en retrait depuis 2019.

«Gesgapegiag [l’autre communauté mi’gmaq du sud de la Gaspésie] fait des activités avec l’école Bois-vivant de New Richmond et le New Richmond High School. Ils ont récité de la poésie dehors, au printemps, malgré la pandémie », dit-il.

«Le CIRADD [Centre d’initiation à la recherche appliquée en développement durable] du Cégep de Carleton est en train de développer un guide d’implantation du projet. C’est un travail de trois ans qui a commencé l’an passé. Le but, c’est de développer la sensibilisation aux réalités autochtones dans toutes les écoles du Québec. Le guide sera présenté au ministère de l’Éducation. Il faut qu’il soit obligatoire. C’est le début d’un changement à long terme. Il faut que tous les écoliers du Québec soient mis en contact avec les autochtones de leur région. Ça doit se faire de la première année jusqu’à la fin du secondaire. C’est comme un champ qu’on laboure», précise-t-il.

«Les 11 Premières Nations du Québec doivent devenir des participants pour réécrire l’histoire. Il faut s’asseoir avec des historiens des deux bords. Il y a des préjugés des deux bords. Il faut enseigner la réalité et non la fiction qui nous a été mise dans la tête», assure M. Vicaire, à propos des cours traditionnels d’histoire, qui ne réservaient pas une place enviable aux «Indiens».

Il n’aurait pas congédié illico l’infirmière qui a insulté Joyce Echaquan. «Si tu mets quelqu’un dehors pour ça, tu n’as pas solutionné le problème. Il fallait la garder là. Il faut qu’elle soit sensibilisée. Si ça ne marche pas, elle n’a pas à travailler dans le domaine de la compassion», conclut-il.