Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Julie Dalpé, directrice du Centre de la petite enfance de la Baie de Bonaventure
Julie Dalpé, directrice du Centre de la petite enfance de la Baie de Bonaventure

Cinq questions à Julie Dalpé, directrice du Centre de la petite enfance de la Baie de Bonaventure

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
Article réservé aux abonnés
La directrice du Centre de la petite enfance de la Baie, Julie Dalpé, a fait la manchette au cours des derniers mois en proposant des façons innovatrices d'augmenter le nombre de places en services de garde. Elle a proposé qu'une partie de sa clientèle occupe temporairement un centre communautaire, déserté en raison de la pandémie, en attendant qu'un projet d'expansion voit le jour. Le Soleil l'a rencontrée.

Question : Comment êtes-vous arrivée à déposer un projet novateur comme le CPE de dépannage dans le centre communautaire? Il y avait urgence?

Réponse : En fait, c’est né du fait que les parents ont de grands besoins et qu’on n’arrivait pas à répondre à ces besoins. Je travaille vraiment pour la communauté. Un CPE, ce n’est pas seulement un service de garde, c’est un filet social; on veut que les gens s’établissent en région, et qu’ils aiment vivre ici.

La CAQ n’était pas au pouvoir quand j’ai eu ces places-là (les 26 places découlant du changement temporaire de vocation d’une partie du centre communautaire). C’est en 2013 qu’elles avaient été accordées. Les allégements administratifs offerts en début d’année par le ministère de la Famille ne s’appliquaient pas parce qu’on était trop avancés dans notre projet d’agrandissement, qui ira en appel d’offres bientôt. Les étapes d’allégement, nous les avions toutes faites. Tout était là au Centre Bonne aventure, des locaux parfaits, la Ville était là, prête à collaborer parce que le centre lui appartient. Seulement une pelouse nous sépare du centre; les enfants ne sont pas dépaysés.

Le plus gros changement, c’est dans le presbytère qu’il est survenu (là où le CPE est installé) parce que mon bureau a été transformé en pouponnières double! J’avais toujours trouvé mon bureau trop grand. C’était déjà dans mon disque dur, de le transformer en pouponnière. Les groupes plus âgés sont allés dans le centre communautaire. Notre capacité est ainsi passée de 5 à 15 pour les poupons.

Notre projet a été présenté en décembre. Il n’y avait pas beaucoup d’ouverture au début de la part du ministère, mais il y a eu beaucoup de mouvements, dont la lettre du petit Léo qui demandait une place en garderie pour Noël. Je peux écrire de bonnes lettres et celle-là a généré du changement.

Question : Quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la pénurie de places en garderies dans votre secteur de la Baie-des-Chaleurs, et en général en Gaspésie?

Réponse : Il faut remettre les choses en contexte; il y a eu un creux de vague, jusqu’en 2018. On avait peur de ne pas combler des groupes de 2016 à 2018 à cause de la baisse du taux de natalité. À Gaspé, on (les CPE) s’arrachait les enfants à ce moment. Puis, il y a eu beaucoup de publicité, pour que les jeunes viennent s’établir, avec la Stratégie vivre en Gaspésie. La COVID a aussi généré une migration vers ici. Les gens ont réalisé que la scolarité peut se faire à distance. Des gens se sont rapprochés, et ça a fait beaucoup de bébés! Souvent, on voit des familles de trois ou de quatre enfants, ce qui était plus rare depuis quelques années. Tout ça mis ensemble fait qu’on a un gros boum de familles en attente de services de garde et de mamans qui attendent des bébés.

À la fin de 2019, la pénurie était amorcée et elle s’amplifie depuis. À Bonaventure, nous avons officiellement 47 places disponibles, plus 26 places temporaires. Nous avons fait une mise à jour de la liste d’attente en date du lundi 12 juillet, et nous avons 143 noms. Sur ces 143 noms, il y a 47 femmes enceintes. On se rappelle que j’ai seulement 15 places pour les poupons.

Il faut souligner que nos chiffres ne concordent jamais avec ceux du ministère. Le ministre (Mathieu Lacombe, de la Famille) regarde les places demandées dans les six prochains mois, alors que nous devons regarder un an d’avance. La femme qui est enceinte depuis la semaine passée inscrit son enfant au centre de garde avant d’annoncer à sa famille qu’elle attend un bébé. Ça semble fort comme image, mais c’est près de la réalité (…) Je sens sincèrement que depuis le début de 2021, il y a de la place pour des idées nouvelles de la part du ministre. En acceptant notre permis temporaire, ils (les fonctionnaires) ont accepté une solution innovatrice. Ça m’a donné de l’espoir. Peut-être que les effets de la pénurie de places diminueront. Mais il reste beaucoup de travail à faire.

Question : Quels sont les besoins de places dans vos cinq installations de la Baie-des-Chaleurs et comment la situation risque-t-elle d’évoluer d’ici la fin de 2022, période pour laquelle le ministre Lacombe promet de grands résultats?

Réponse : Seulement sur notre territoire (environ 15 000 personnes, un peu moins de 20% de la population de la Gaspésie), il y a 483 noms sur les listes d’attente de nos cinq installations, dont 123 pour des bébés à naître! 

Je suis surprise, parce qu’en 2021, on a ouvert 21 places de plus à New Richmond, dont 5 pour des bébés, 16 places de plus à Maria, et malgré tout ça, nous avons 177 familles qui attendent une place à New Richmond et 166 à Maria. Je vais bloquer rapidement, en raison de la limite de 300 places en cinq installations imposées par le ministère de la Famille par CPE. En fin de 2019, à la demande du ministère, j’ai repris la gestion des deux installations de New Richmond, ce qui s’est officialisé en 2020. Il ne faudrait pas que ça nous pénalise. Je veux une dérogation. On ne peut arrêter un CPE qui va bien, qui a une bonne équipe, une directrice générale motivée, en raison de normes!

Quand je vois les chiffres, je suis inquiète. Chaque ville, chaque village de la MRC de Bonaventure voudrait un CPE. Bonaventure veut son projet à Bonaventure. On me demande : « pourquoi tu continues à développer? », mais si je ne me développe pas, c’est un « privé » qui viendra le faire. Un privé, c’est lucratif, pour faire des sous. La mission éducative n’est pas la même. Je ne veux pas ça pour ma communauté.

Question : Comment accélérer l’aménagement de nouvelles places?

Réponse : J’essaie d’en parler, de montrer les avantages pour la population et je ramène l’exemple du projet dans le centre communautaire. Il y a eu une mobilisation même si elle est temporaire (les 26 places seront intégrées dans une expansion du CPE actuel). J’ai arrêté de regarder les commentaires sur les médias sociaux parce que c’était négatif. C’est une bonne nouvelle, notre solution temporaire. Ce n’est pas un sous-sol d’église poussiéreux. Ce sont mes trois éducatrices les plus expérimentées qui sont allées y travailler, à quelques dizaines de mètres, je le rappelle.

Oui, les éducatrices n’ont pas assez de salaire, mais il faut développer pour attirer des gens. Est-ce qu’on attend d’avoir du personnel qualifié dans trois ans, ou est-ce qu’on les aide, est-ce qu’on les soutient? Je ne développe pas parce que je n’ai pas de personnel? Tu peux devenir éducatrice et on va t’aider à te former, en milieu de travail.

C’est la même chose pour les RSG (responsables de services de garde en milieu familial). Il n’y a pas assez de personnel, c’est certain. Est-ce que le Québec est sur pause en attendant qu’on forme des éducatrices? C’est un peu comme l’œuf et la poule. Des fois, on doit aller à l’envers. Nous irons recruter une cohorte de Rivière-du-Loup, six filles et pour les loger, « on vous loue un chalet ». C’est ce qu’on s’engage à faire. J’ai 83 employés et personne (n’est) réticent au travail. Je ne veux pas me faire dire que je n’ai jamais rien fait pour ma communauté. Je suis une fille de la ville, en Gaspésie depuis 10 ans. Je vois la vitalité. Je veux que la région roule 12 mois par année. Pour régler le problème de places, il faut un partenariat avec les villes et les MRC. C’est la chose à faire avec elles. Qu’allez-vous faire pour la crise de logement? Les municipalités doivent embarquer.

Question : Croyez-vous que le ministre Lacombe peut gagner son pari quand il dit que nous verrons de grands changements avant les élections de 2022?

Réponse : Je pense qu’il a tout à bénéficier de le gagner, son pari. J’ai le goût d’y croire. Quand il est venu en Gaspésie la semaine passée, il y a eu une pré-rencontre, avant le point de presse avec les journalistes. J’ai l’impression d’être écoutée et d’être consultée. C’est un ministre qui consulte beaucoup. Je n’ai pas vu ça avant. Le cabinet, ça va, mais ça bloque; on se bute au niveau administratif. C’est là où il faut changer les choses. Lors d’une conversation avec mon collègue de Gaspé, nous nous sommes dit que c’est là qu’on va voir si les étapes administratives enlevées ont eu un effet.

Nous avons 290 places actives au CPE de la Baie. Je me bute à la règle des 300 places, mais qui va développer, si aucun autre CPE est fondé sur notre territoire? Il faut reconnaître les réalités régionales. À Repentigny, où j’ai déjà travaillé, il y avait trois CPE sur le boulevard Lacombe, trois CPE assez proches qu’on pouvait aller à pied de l’un à l’autre. Ici, je connais un père de famille de Caplan qui doit aller au privé à Paspébiac (une heure de route aller-retour) pour aller faire garder son enfant, avant de revenir à Caplan travailler. Alors, il faut pouvoir dépasser la limite de 300 places avec les CPE existants.

Je reviens à mon devoir de communauté, et tant que ça ne sera pas satisfait, je vais cogner à la porte du ministre. Il le sait.