Jean-Philippe Asselin, employé de LM Wind Power, Nadia Simard et leurs enfants Mathilde et Victor ont déménagé à Gaspé à la fin août.

Boum de nouveaux arrivants à Gaspé

GASPÉ — Gaspé a vu gonfler de 300 son nombre de travailleurs en moins d’un an et demi, grâce à l’expansion de l’usine de pales LM Wind Power. Cet afflux fait rouler l’économie, mais comporte son lot de défis pour loger et intégrer les nouveaux arrivants. Tour d’horizon d’un heureux problème dans une ville de 15 000 habitants.

Jean-Philippe Asselin, Nadia Simard et leurs enfants de 8 et 11 ans ont déménagé à Gaspé à la fin de l’été. La famille, originaire de la région de Québec, a choisi cette ville pour le mode de vie plus relax et la proximité de la nature et des services. «Tu peux aller prendre un bon café, mais tu respires de l’air pur et tu vois des étoiles», illustre Mme Simard.

Mme Simard, traductrice à son compte, peut travailler de partout, «tant que j’ai Internet». M. Asselin avait besoin d’un emploi pour déménager. Il a vu l’annonce «Nous embauchons» de LM Wind Power pendant le Bye Bye 2016. L’usine l’a embauché comme planificateur/matériel et ressources. 

Des 300 travailleurs accueillis, 120 viennent de l’extérieur de la Gaspésie. La promotion faite par LM Wind Power a résonné notamment chez les travailleurs de la construction à Montréal. «Ils nous disent : ‘‘On était tannés de faire du chômage à Montréal, on a décidé de venir travailler à l’année en Gaspésie’’», rapporte Alexandre Boulay, le directeur de l’usine. LM a construit un centre de formation à même l’usine pour intégrer ses nouveaux employés. 

La famille Simard-Asselin souhaitait louer un appartement, le temps d’explorer les environs. «Il n’y avait rien à louer, juste des deux et demi et des trois et demi, ou des maisons à louer hors de prix», rapporte M. Asselin. Ils ont donc acheté une maison à prix «d’aubaine», disent-ils.

Le «mur» du logement

Beaucoup d’arrivants ont frappé ce «mur» du logement. «On ne l’avait pas vu venir», admet le maire de Gaspé, Daniel Côté. Fin 2016, c’est plutôt le spectre d’une fermeture de l’usine de pales, faute de contrats, qui planait. «Des logements, ça ne se construit pas du jour au lendemain», dit M. Côté.

Le taux de logements inoccupés est tombé à 1,7 % en octobre 2017; il était de 5,7 % l’automne précédent. 

Des gîtes sont restés ouverts l’hiver pour dépanner. Des résidents ont donné accès à des chambres dans leur maison, comme Fernande Chouinard, nouvelle propriétaire au centre-ville. Elle loue des chambres en sous-sol à des travailleurs de LM. «Ceux qui arrivent et qui n’ont pas de place pour rester, ça les dépanne», dit Mme Chouinard. En retour, ces revenus rendent l’hypothèque plus légère pour elle et son conjoint.

Le conseil municipal s’est d’abord dit : «S’il y a un marché, les promoteurs seront là», rapporte Daniel Côté. Ce n’est pas le cas, convient le maire, même si des projets sont en préparation. «C’est plus long de rentabiliser un investissement immobilier en Gaspésie que dans les centres urbains. Les coûts de construction sont 30 % à 40 % plus élevés et les loyers sont moins chers. Un appartement de deux chambres se loue en moyenne 601 $ par mois à Gaspé, comparativement à 820 $ à Québec.

La municipalité devra aider les promoteurs, croit M. Côté. «Ça pourrait être un crédit de taxes. On pourrait céder des terrains, participer au prolongement de l’aqueduc et des égouts, ou de la route.»

Côté maisons, Gaspé est toujours «un marché d’acheteurs, avec une surabondance de propriétés à vendre vers la demande», affirme Francine Couturier, courtière pour Re-Max. 

Il y a 82 maisons à vendre à Gaspé, sans compter celles dont les propriétaires agissent sans courtier, selon le site web Centris.

Ça n’étonne pas Mme Couturier : «Des gens de l’extérieur qui arrivent sont à l’essai. Ils ont un temps de probation. Certains n’aiment pas la région et s’en retournent.» Les acheteurs potentiels doivent avoir le feu vert des autorités réglementaires avant de souscrire une hypothèque. Un consentement difficile à obtenir si on n’a un emploi stable que depuis peu.

LA CHANCE DE SA VIE

Mohamed Yahyaoui, originaire de Tunisie, travaille à Gaspé depuis près d’un an et espère que sa femme et son fils l’y rejoindront bientôt.

Mohamed Yahyaoui était à Montréal depuis quelques mois quand il a entendu parler des offres d’emploi à l’usine de pales de Gaspé. Cet immigrant tunisien, diplômé en ingénierie, a déménagé sur la péninsule pour un boulot d’ouvrier de production. Quatre mois plus tard, il décrochait un poste d’ingénieur pour la multinationale LM Wind Power, toujours à Gaspé. 

M. Yahyaoui a atterri au Québec en novembre 2016, seul. Il laissait sa femme et son fils de neuf mois derrière lui. L’objectif : avoir les coudées franches le temps de se faire une situation et de préparer leur arrivée. 

L’homme de 34 ans, ingénieur en chimie des procédés en Tunisie, avait déjà été directeur de production pour Exxon Mobil. À Mont­réal, son premier emploi a été de fabriquer des meubles en usine.

Le Tunisien estime que le marché de l’emploi est «saturé» à Mont­réal. «J’ai postulé comme technicien en chimie. L’offre avait été vue par 2000 personnes! […] Je voulais quitter Montréal pour trouver une autre terre au Québec où évoluer.»

M. Yahyaoui a vu la publicité de LM Wind Power, qui cherchait des travailleurs. Il a fait 2000 km aller-retour en autobus pour passer l’entrevue à Gaspé. Résultat : il a été embauché comme «trimeur de web», les ouvriers qui réparent les défauts sur le moulage de la pale.

«Le comité tunisien à Montréal m’a dit : ‘‘N’y va pas! Tu vas être tout seul de Tunisien.’’ J’ai répondu que si je voulais être parmi des Tunisiens, je serais resté en Tunisie!», rapporte M. Yahyaoui.

En mars 2017, le Tunisien s’installe dans un deux et demi à Gaspé et entame son nouvel emploi. Quatre mois plus tard, il voit passer un poste d’ingénieur de production pour LM Wind Power international. Il passe entrevue après entrevue et obtient le poste. Depuis juillet, il fait partie de l’équipe appelée à régler les problèmes qui surgissent dans les différentes usines de LM, que ce soit en Chine, au Brésil ou aux États-Unis. 

Demande de parrainage

Son embauche chez LM, avec un salaire stable, lui a permis de déposer une demande de parrainage de sa femme et de son fils. Il espère une réponse d’ici le printemps. Le petit Aram a fêté ses 2 ans en janvier. M. Yahyaoui ne l’a pas vu depuis 15 mois, mais parle tous les jours à sa famille par Skype ou par Messenger. «J’ai déménagé dans un cinq et demi. Je suis en train de le meubler. Je ne veux pas que ma famille voit un grand changement dans son niveau de vie.»

M. Yahyaoui s’est fait des amis et a passé Noël dans une famille gaspésienne. «J’ai deux objectifs, dit-il. L’an prochain, je veux avoir mon permis pour chasser l’orignal, comme les Gaspésiens. Et je veux apprendre à patiner et à skier.»

 «Quand j’ai immigré, j’ai recommencé à zéro. On a un proverbe en Tunisie : ‘‘On monte toujours l’escalier du bas vers le haut’’», dit M. Yahyaoui. Pour lui, les marches de l’escalier se trouvaient en Gaspésie.

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SERVICES D'ACCUEIL: LA BROUE DANS LE TOUPET

Sarah Michèle Couillard, directrice du Carrefour jeunesse emploi de la Côte-de-Gaspé, et Mélanie Roy, agente de migration Place aux jeunes et coordonnatrice du comité d’accueil des nouveaux arrivants dans la Côte-de-Gaspé.

Amélie Filiatrault, du service d’accueil aux personnes immigrantes de la Côte-de-Gaspé, accompagne d’habitude autour de 30 nouveaux venus par an. De l’automne 2016 à l’automne 2017, l’usine LM à elle seule lui a recommandé 25 personnes.

LM Wind Power se vante d’avoir des employés en provenance de 20 pays différents dans l’usine de Gaspé. Mme Filiatrault les aide d’abord dans leur recherche de logement, ce qui n’est pas une mince affaire vu la pénurie. 

Elle s’occupe aussi de leur intégration sociale : «On organise des activités qui mélangent les personnes immigrantes et les locaux. Ça favorise leur enracinement. Il faut créer un sentiment d’appartenance pour les garder, parce qu’on en a besoin», dit Mme Filiatrault.

De 2015 à 2019, les nouveaux emplois totaliseront 10 400 en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, selon Emploi-Québec. Bien des employeurs voient la solution dans l’immigration, alors que la population régionale est vieillissante.

Manque de main-d’œuvre

Le comité d’accueil des nouveaux arrivants, hébergé au Carrefour jeunesse-emploi a aussi été occupé pendant l’expansion de LM. Il a lancé des appels à tous pour le logement. 

«La problématique demeure. On est dans une situation économique étrange, où on manque de main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée. Ça nous en prend pour faire tourner l’économie, mais on n’a pas de place où les loger», dit Sarah-Michèle Couillard, directrice du CJE.

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DES PALES POUR LE TEXAS

L’usine de pales d’éoliennes de Gaspé est passée de 178 employés en août 2016, à 475 aujourd’hui. LM Wind Power, une multinationale danoise, a complété un agrandissement de 2700 mètres carrés en juin 2017. 

Les employés fabriquent des pales de 42 mètres pour GE. Un contrat qui fait fonctionner l’usine 24 heures par jour, sept jours sur sept. Les pales de Gaspé vont remplacer des pales en fin de vie utile sur des éoliennes du Texas. 

Elles voyagent en camion jusqu’à New Richmond, dans la Baie-des-Chaleurs, où elles sont transbordées sur des wagons de train. Ce contrat devrait tenir le personnel occupé jusqu’en 2021. Par la suite, les gestionnaires de l’usine rêvent de fabriquer des pales de 80 mètres et plus pour des éoliennes implantées en mer.

MAIN-D'OEUVRE TOUJOURS RECHERCHÉE

Le maire de Gaspé, Daniel Côté, met un seul bémol à l’expansion de l’usine de LM Wind Power. «Beaucoup d’entreprises ont perdu leur main-d’œuvre saisonnière, qui est allée travailler à l’année [chez LM]», constate-t-il.

Les usines de transformation de produits marins et le secteur du tourisme, surtout, ont écopé. La municipalité veut lancer une campagne de promotion pour attirer des travailleurs de l’extérieur, en vantant la qualité de vie à Gaspé. 

Nadia Simard et Jean-Philippe Asselin savent quelle corde les municipalités rurales devraient faire vibrer. «Avec tout ce qui se fait à distance aujourd’hui, il devrait y avoir un mouvement massif vers les régions, et ça n’arrive pas», dit M. Asselin. «Les maisons sont tellement abordables, ici. Si un couple fait du télétravail, il peut améliorer sa qualité de vie. Les municipalités devraient miser là-dessus», ajoute Mme Simard.

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GASPÉ, EN CHIFFRES

+ de 12 M$

Coût de l’expansion chez LM Wind Power à Gaspé

1,7 %

Taux d’inoccupation des logements à Gaspé

10 400

Nombre d’emplois disponibles en Gaspésie-Les Îles de 2015 à 2019

20 

Nombre de pays d’où sont originaires les employés de LM à Gaspé