Au pied du Massif, un village ébranlé

Des conifères enneigés, des pentes de ski invitantes, le fleuve scintillant. Petite-Rivière-Saint-François a tout du décor de carte postale. Et pourtant. Mon village se meurt, une lettre écrite comme un cri du coeur par un résident et commerçant de la place, résonne depuis une dizaine de jours dans ce village de 790 âmes, dans Charlevoix. Le Soleil est allé y faire un tour.
<p>Natif de Petite-Rivière, Olivier Dufour se désole que son beau coin de pays n'ait plus rien à offrir aux jeunes familles.</p>
En publiant sa lettre sur Facebook et Twitter début janvier, Olivier Dufour ne pensait pas créer un tel émoi dans sa communauté et même au-delà. «Je ne cherchais pas de confrontation», se défend le résident, tout de même soucieux de susciter un débat.
Dans une cinquantaine de lignes mûries depuis novembre, Olivier Dufour décrit les centaines de maisons et de gîtes touristiques plongés dans le noir en dehors des Fêtes et des deux semaines de relâche. «Il ne fait pas très bon vivre chez nous, ces derniers temps.»
Gérant au marché Entre Mer et Monts, qui sert d'épicerie, de dépanneur, de SAQ, de club vidéo, de station-service, il dissocie sa lettre de ses engagements professionnels. C'est tout de même là que Le Soleil est allé à sa rencontre. Sur l'édifice, une pancarte à vendre, comme plusieurs autres croisées en chemin. Des terrains, des maisons, des chalets, des auberges, un ancien centre funéraire, il y a du choix.
Natif de Petite-Rivière, célibataire de 35 ans, Olivier Dufour se désole que son beau coin de pays n'ait plus rien à offrir aux jeunes familles. Il en a vu partir, pour aller s'installer à Baie-Saint-Paul, à Beaupré. «Je crois que nous avons un examen de conscience collectif à faire.»
Il se rappelle son enfance, la patinoire animée les soirs de semaine, une bonne centaine d'élèves qui fréquentaient l'école primaire. Ils sont à peine une quarantaine aujourd'hui. «Une chance que la municipalité chapeaute ce projet de tenir l'école debout. Mais je continue à penser qu'il faut qu'on en fasse plus. Qu'on trouve des pistes de solution et qu'on se démarque.»
Il pense à des crédits de taxes ou à des exemptions de taxe de bienvenue pour les nouvelles familles. Autrement, il réserve ses idées aux discussions de l'Association touristique, économique et culturelle de laquelle il est membre.
Villageois contre villégiateurs?
Sans vouloir dénigrer les propriétaires fortunés qui achètent des résidences secondaires à 500 000 $, il ne voit pas en eux l'avenir du village. Les jeunes aussi doivent pouvoir se porter acquéreurs de maisons qu'ils habiteraient à l'année, avance-t-il. «On a été victime de beaucoup de spéculations avec l'histoire du Massif.»
De prime abord, Petite-Rivière-Saint-François est un village comme beaucoup d'autres en région. À la différence près qu'il est situé au pied du très médiatisé centre de ski Le Massif.
Olivier Dufour persiste à considérer la montagne comme un atout majeur pour la municipalité, malgré le revers récent du Club Med qui a retiré ses billes et décidé d'aller ailleurs. «Mais j'espère que dans toutes les discussions que Le Massif a avec la communauté, il montre une ouverture pour contribuer à la vitalité du village.»
Peu importe ce qui arrivera, il exclut complètement de quitter Petite-Rivière. «C'est ma place. Je suis né ici et je veux travailler avec les gens à trouver des solutions.»
<p>Gérald Maltais a mal pris la lettre d'Olivier Dufour, «une très mauvaise publicité pour le village».</p>
Le maire «tout à fait en désaccord»
Gérald Maltais, maire de Petite-Rivière-Saint-François, a mal pris la lettre d'Olivier Dufour, «une très mauvaise publicité pour le village». Et il ne se dit pas d'accord avec ses propos.
«Il prétend avoir amené une réflexion. Mais soyez assurés que le conseil que je dirige présentement est très sensible au développement de Petite-Rivière, à l'arrivée de jeunes familles», affirme M. Maltais depuis son bureau de l'hôtel de ville.
Il parle d'incitatifs comme une subvention aux parents pour une première inscription à l'école primaire, un programme de raccompagnement gratuit pour les jeunes qui fréquentent le service de garde, une aide à la construction de nouvelles résidences, à l'agrandissement et à la rénovation.
En réponse à l'inquiétude soulevée par Olivier Dufour sur le grand nombre de maisons à vendre, le maire rétorque que ce n'est pas un cas unique à Petite-Rivière. «Allez dans n'importe quelle municipalité au Québec, la conjoncture économique favorise plus les acheteurs.»
Il reconnaît qu'il aimerait voir le village se développer. «Mais il y a beaucoup moins de terrains. C'est avec le projet de Groupe Le Massif que le village va prendre un peu plus d'essor», croit M. Maltais. Et ce, malgré l'échec des négociations avec le Club Med. Une grande déception, admet-il. «C'était du gâteau, mais on n'aura pas l'occasion d'y goûter.»
Une usine pour 2016
Pour l'année à venir, il mise beaucoup sur la construction d'une usine de traitements des eaux usées pour desservir Le Massif en aqueducs et en égouts en bas des pentes. Un projet de 16 millions $ répartis entre Québec, la municipalité et Groupe Le Massif, dont les travaux pourraient être amorcés ce printemps.
Si tout se déroule comme prévu, le maire s'attend à des annonces de développements résidentiels et touristiques à la base de la montagne en 2017. 
<p>Le Centre d'entraînement Dominique Maltais, installé dans l'école avec de beaux équipements, n'est pas accessible aux heures de classe.</p>
Une famille qui en a gros sur le coeur
Lui s'était engagé à nous parler. Elle aurait refusé. Petite-Rivière-Saint-François est un mini milieu, les gens hésitent à se confier. Mais une fois la conversation engagée et l'anonymat assuré, cette jeune famille avec deux fillettes en avait long à dire.
Première doléance : les taxes municipales. Pour leur résidence de 359 000 $, ils reçoivent une facture de 3600 $. «C'est ce que je déplore le plus à Petite-Rivière. On est taxés comme si on avait les services à côté de la porte», s'emporte Madame, qui travaille à l'extérieur comme son conjoint pour pouvoir s'offrir leur maison.
Des exemptions de taxes pour les familles qui arrivent seraient plus que bienvenues, estime le couple. Comme une aide pour encourager les commerçants à rester. Mais beaucoup ont déjà fermé : des bars, un cinéma, des postes d'essence. «La fin de semaine, on est 20 000 et la semaine, 500. Qu'est-ce que tu veux faire?» se résigne Monsieur.
«Mon travail est ailleurs, mes activités sont ailleurs, la garderie de mes enfants est ailleurs», énumère sa conjointe qui compte tout de même envoyer ses filles à l'école du village quand elles auront l'âge. «On connaît la prof. On sait que notre enfant ne sera jamais mal pris.»
Pas de piscine près de chez elle pour la baignade ou les cours de natation. Quant au Centre d'entraînement Dominique Maltais, installé dans l'école avec de beaux équipements, il n'est pas accessible aux heures de classe. «Moi, je me serais peut-être inscrite pendant mon congé de maternité, j'aurais fait garder une petite heure pour y aller de jour. Mais ce n'est pas possible. On a payé pour un service qu'on ne peut même pas avoir quand on veut.»
Le couple tourne un peu en dérision les initiatives vantées par la municipalité : un terrain de pétanque, des jeux d'eaux pour enfants, l'aménagement de l'entrée à l'intersection de la route 138 et de la rue Principale avec une sculpture et un gazebo. «Je n'irai pas dîner là. C'est de la poudre aux yeux», lance Madame.
Elle et son conjoint ont aussi eu du mal à obtenir le permis pour faire une rallonge à leur maison. «Tout est compliqué.»
Tous deux estiment que la municipalité a fait chou blanc avec le Domaine du Ruisseau, qui devait être consacré aux familles. Sur la quinzaine de maisons construites, seulement trois hébergent parents et enfants, calculent-ils.
Une dent contre Le Massif
Quant à la montagne qui les surplombe, ils en ont assez que tout soit réfléchi en fonction du centre de ski Le Massif. Et Monsieur de répliquer : «On n'a même pas un rabais, nous autres, si on prend un billet de saison.»
Malgré ces irritants, impensable pour lui de s'en aller, il est enraciné dans son village, près de ses parents. «Qui prend mari prend pays», philosophe Madame, qui ne croit pas que leurs filles feront leur vie ici. À moins qu'elles ne soient comme leur père. Ou que les choses changent d'ici là.
<p>Selon Jean Dubuc, lorsque Le Massif a pris la décision d'ouvrir le centre de ski par en haut, le village a été coupé du reste du monde.</p>
Mauvaise idée, les petites familles
«Les gens viennent à Petite-Rivière-Saint-François pour la vue, pour le ski, pour la villégiature. Pas pour élever une famille.»
Jean Dubuc, courtier immobilier pour les Immeubles Charlevoix, nous reçoit dans une maison modèle du Domaine de la falaise. Un jumelé moderne et confortable, de grandes fenêtres et surtout, le panorama dont on ne se lasse pas.
Sa clientèle est composée de gens contemplatifs, d'autres qui achètent pour faire de la location touristique, de préretraités qui s'offrent une résidence secondaire où les enfants viennent skier et profiter de la région.
«Pour les jeunes familles, l'accès aux services, aréna, bibliothèque, écoles, c'est un peu plus difficile. Eux ont tendance à aller dans une municipalité qui offre tous ces services à proximité.»
Cassure
Selon Jean Dubuc, lorsque Le Massif a pris la décision d'ouvrir le centre de ski par en haut, par la route 138, le village a été coupé du reste du monde. «On a trouvé que c'était une bonne idée, que ça donnait accès plus rapidement aux gens qui arrivaient de Québec et de Montréal qui pouvaient ainsi sauver 20 minutes. Par contre, au niveau économique, je ne pense pas que la décision ait avantagé Petite-Rivière.»
Pour se revitaliser, le village n'a pas le choix de dérouler le tapis rouge aux villégiateurs, croit fermement le courtier. «Il va falloir avoir des mesures aidantes pour les gens qui ont des projets récréotouristiques. Il faut faciliter l'accès à la municipalité, aux gens qui pourront les conseiller.»
Trop de développements
En montagne, en forêt, les développements se sont multipliés à Petite-Rivière dans le passé, sans trop de réflexion, sans avoir été faits dans les règles de l'art, estime par ailleurs Jean Dubuc. Avec pour résultat des centaines et des centaines de terrains à vendre.
Il y en a certains à bas prix qui pourraient convenir à de jeunes familles, mais là n'est pas le marché principal, martèle le courtier.
Malgré la multiplication de pancartes à vendre dans le secteur, le marché immobilier résidentiel n'est pas tout noir. «Les gens ont souvent tendance à regarder ce qu'il y a à vendre et à penser que le marché est au ralenti. Mais il y a eu une bonne amélioration entre 2014 et 2015, il y a beaucoup d'activités en général dans la région de Charlevoix», affirme Jean Dubuc en mentionnant que les délais de vente ont aussi diminué.
Ginette Ouellet, courtier immobilier agréé de RE/MAX 1er CHOIX à Baie-Saint-Paul, connaît bien le secteur de Petite-Rivière. Elle avance une explication au grand nombre de propriétés à vendre : «Dans Charlevoix, beaucoup de personnes ont acheté des résidences secondaires pour réaliser un rêve, et ce rêve est arrivé à échéance. Les gens retournent en ville pour se rapprocher des enfants et s'occuper des petits-enfants.»
Rien toutefois pour ébranler sa foi dans le potentiel du Massif, «une montagne d'exception», dit-elle.
Quant au brasse-camarade suscité par la lettre d'Olivier Dufour, elle voit la chose positivement. «Je l'ai reçue comme un cri du coeur, un membre de la population qui se tient debout. Je pense que les gens vont se serrer les coudes.»
En chiffres
65 Nombre de propriétés résidentielles sur le marché de Petite-Rivière 
380 jours Délai de vente pour une maison unifamiliale entre janvier et décembre 2015, contre 636 en 2014
331 000 $ Prix de vente moyen d'une maison unifamiliale entre janvier et décembre 2015
0,57 ¢ Taux de taxation résidentielle pour 100 $ d'évaluation
<p>Les affaires sont bonnes au Four à pain, l'auberge de Richard Fiset et Jocelyne Tremblay.</p>
Des aubergistes satisfaits
À l'auberge Le four à pain, la salle à manger fleure le bon café et la cuisine maison. L'été, la terrasse neuve doit être agréable avec sa rambarde en verre laissant voir le fleuve. «Ici, on n'a rien de négatif à dire», lance dès notre entrée Richard Fiset.
Les affaires sont bonnes depuis que lui et sa conjointe, Jocelyne Tremblay, ont lancé leur auberge-restaurant-bar il y a six ans. «On a une clientèle de fidèles qui reviennent régulièrement et il s'en rajoute tous les ans. La semaine dernière, on a dû refuser une vingtaine de personnes parce que c'était plein. On ne peut pas se plaindre.»
Leur clientèle est principalement composée de touristes européens. Des groupes de Québécois louent aussi l'endroit pour se rassembler et célébrer.
Richard Fiset croit son entreprise rentable parce qu'elle est familiale. «C'est nous-mêmes qui travaillons à la restauration et à l'hébergement. On engage un ou deux employés dans les périodes les plus achalandées.»
Lui étant aussi grossiste en quincaillerie, sa conjointe assure la direction générale. Native de Québec, Jocelyne Tremblay dit se plaire dans ce petit village tranquille où elle «ne se tanne pas» de la vue sur le fleuve. Quelques amis du coin viennent faire leur tour et leur tenir compagnie.
Richard Fiset ne juge pas la lettre d'Olivier Dufour. «C'est son opinion, on ne voit pas les choses de la même façon. Moi je vis beaucoup avec les touristes et non avec les résidents du village. Et c'est normal, dans une population de 700 personnes, quand les gens veulent sortir, ils vont ailleurs.»
Sur le bureau, la photo d'un petit garçon. Le petit-fils de Mme Tremblay. Les enfants sont grands et font leur vie ailleurs. «On aurait bien aimé qu'ils prennent la relève de l'auberge, mais ça ne les intéresse pas», lance Richard Fiset qui dit pourtant avoir essayé. «Les priorités sont différentes que les nôtres, pas juste nos enfants, mais la nouvelle génération», estime Mme Tremblay.