Le secteur est de Cap-des-Rosiers a été littéralement rayé de la carte entre 1970 et 1972 lors de la création du Parc national Forillon.
Le secteur est de Cap-des-Rosiers a été littéralement rayé de la carte entre 1970 et 1972 lors de la création du Parc national Forillon.

50 ans en 2020: l’indigne saga de Forillon

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
À l’été 1972, Jean-Marie Thibeault a 16 ans et il vit à Saint-Georges-de-Malbaie, entre Gaspé et Percé. Il ignore qu’il sera historien. Pour le moment, il aide son père aux champs et il remarque des colonnes de fumée s’élever de l’autre côté de la baie de Gaspé, qui les sépare de la péninsule de Forillon.

«Je demande à mon père : “C’est quoi?” Il me répond : “Ils brûlent des maisons?” Je lui demande encore : “Comment ça, ils brûlent des maisons?” Mon père, qui était avare de mots, répond une dernière fois : “Ils veulent notre bien”, ce qui peut avoir deux sens, nous faire du bien et prendre notre bien», dit-il.

Ce «bien», c’est un territoire vidé de ses habitants en 1971 et 1972 pour créer le premier parc fédéral au Québec. L’été 2020 marque le cinquantième anniversaire de l’adoption par l’Assemblée nationale de la Loi sur le parc Forillon, qui enclenchera ce que M. Thibeault appelle la déportation de 225 familles vivant dans les limites du nouveau parc.

Il attendra les années 1980 avant d’aller à l’université, puis étudier en maîtrise. Andrée Désilet, enseignante à l’Université de Sherbrooke ayant assisté aux événements de Forillon au tournant des années 1970 alors qu’elle vivait à Gaspé, l’influencera suffisamment pour que sa thèse porte sur ce qui a mené au brûlage des maisons en 1972. Il a été le premier à étudier l’expropriation de Forillon en maîtrise.

Encore aujourd’hui, la saga de Forillon l’indigne. «Ça s’est fait de façon sauvage, sans aucun respect des Gaspésiens, des gens qui avaient bâti le pays, sans égard au passé et à l’avenir. Ça s’est fait au nom du fric et de la modernité», tranche M. Thibeault, enseignant à la retraite vivant toujours à Saint-Georges-de-Malbaie.


« Je demande à mon père : “C’est quoi?” Il me répond : “Ils brûlent des maisons?” Je lui demande encore : “Comment ça, ils brûlent des maisons?” Mon père, qui était avare de mots, répond une dernière fois : “Ils veulent notre bien”, ce qui peut avoir deux sens, nous faire du bien et prendre notre bien »
Jean-Marie Thibeault

S’il s’est davantage penché sur l’avant-expropriation aux études, Jean-Marie Thibeault accroche encore sur des faits survenus pendant le vidage des lieux.

«On a engagé des expropriés pour brûler les maisons. Il y a un monsieur Élément qui devait brûler la sienne. Elle était sur la liste à brûler ce jour-là. Il travaillait avec son fils. Le fils a dit : “Vas-y pas, je vais y aller”. Tout ça est sur des bandes enregistrées au Musée de la Gaspésie», dit-il.

«Le plan d’expropriation a été déposé le 22 juillet au palais de justice de Percé, en plein été, en pleines vacances, quand les journaux sont au ralenti. C’est quand les huissiers distribuent les avis d’expropriation, dans les semaines suivantes, que ça va défrayer les manchettes», tempête Jean-Marie Thibeault.

«À l’époque, les gens demandaient un parc, comme les notables de Gaspé. Le député Guy Fortier parlait de la création de 3000 emplois! Tant qu’il n’a pas été question d’expropriation, des gens de Forillon voulaient aussi un parc. Ce qui a été odieux, c’est que les gens qui signaient et vendaient leur maison mettaient de la pression sur ceux qui n’avaient pas signé pour que le parc soit créé au plus vite», conclut l’historien.

Villages vidés de force

Fils d’exproprié et jeune avocat, Lionel Bernier prendra la cause de 150 personnes refusant leur indemnité, sur 983. Le rouleau compresseur de l’État québécois acquiert alors, essentiellement de force, 244,8 kilomètres carrés dans six municipalités, touchant 225 familles, 214 résidences, 78 chalets, 22 bâtiments divers, 15 commerces, trois églises, deux écoles et 1400 lots boisés.

Auteur et historien de Gaspé, Jean-Marie Fallu met l’accent sur le délire de chiffres évoqués par Québec et Ottawa pour montrer à quel point les expropriés ont vécu des pressions.

Le secteur est de Cap-des-Rosiers a été littéralement rayé de la carte entre 1970 et 1972 lors de la création du Parc national Forillon.

«Un communiqué parle de 3000 emplois, de 700 000 visiteurs par année, d’une infusion monétaire annuelle de 42 millions $, en 1970! En 2018-2019 le parc a attiré 165 000 visiteurs. C’est quand même un outil d’appel important pour la Gaspésie, mais on est loin de 700 000 personnes. Pour les emplois, on pense que c’est entre 100 et 200 au cœur de l’été, et beaucoup moins l’hiver. Quant aux retombées annuelles, on ne les connaît pas mais il faut ajuster les 42 M$ à la baisse», dit M. Fallu.

150 causes gagnées

Il ne tarit pas d’éloges à l’endroit de Lionel Bernier, qui gagnera trois recours contre l’État québécois entre 1970 et 1975.

«Il a gagné pour les 150 expropriés de la cause initiale, notamment en faisant reconnaître une indemnité basée sur la valeur de reconstruction et non sur la valeur marchande, parce qu’une inflation galopante empêchait les expropriés de se trouver une demeure équivalente. Il a aussi soutenu qu’il fallait reconnaître un dédommagement pour déracinement social. Après la première victoire de M.  Bernier, le gouvernement a porté la cause en appel, en 1973. L’appel a été rejeté en 1975, et le tribunal a reconnu le principe du dédommagement pour déracinement social.» 

Pour l’historien Jean-Marie Thibeault, les valeurs humaines ont été oubliées lors de la création du Parc national Forillon.

Il a réussi à rouvrir les dossiers de 700 personnes ayant accepté l’offre initiale», souligne M. Fallu.

Encore aujourd’hui, la saga de Forillon laisse un goût amer dans la bouche de bien des familles d’expropriés. Parcs Canada a donné il y a quelques années des laissez­-passer pour ces familles. «En juin, ils [les autorités] ont porté de trois à cinq générations la validité de ces laissez-passer. Ils ont l’impression d’avoir fait un cadeau terrible, mais ce n’est pas grand-chose», note M. Fallu.

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LIGNE DU TEMPS

  • 1966 Le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec recommande la création d’un parc provincial, le parc de Gaspé, une extension du parc du cap Bon ami.
  • 1968 Ottawa débarque pour investir 12 millions $ dans un parc national dans le secteur de Gaspé, à condition que le territoire lui soit cédé.1969Une entente préliminaire est conclue entre Ottawa et le Québec, alors mené par l’Union nationale, sur les limites du parc.
  • 1970 En février, Québec adopte un arrêté en conseil confirmant l’entente de 1969, sans référence à l’expropriation, publiquement du moins. En juin, le gouvernement libéral de Robert Bourassa, élu le 29 avril, signe un accord créant le parc national Forillon. Le 22 juillet, les plans d’expropriation sont déposés au palais de justice de Percé; 225 familles auront 18 mois pour accepter les propositions du gouvernement québécois, qui confie l’expropriation à un ministère, celui des Travaux publics, profane en la matière.