La folie saisonnière pour le crabe bat son plein aux Délices de la mer, du Grand Marché de Québec, au grand plaisir du gérant Érik Caron et de l’employée Isabelle Drolet.  
La folie saisonnière pour le crabe bat son plein aux Délices de la mer, du Grand Marché de Québec, au grand plaisir du gérant Érik Caron et de l’employée Isabelle Drolet.  

En pleine pandémie, le Grand Marché tient le coup [PHOTOS]

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Sur l’heure du midi, mardi, seulement une dizaine de voitures dans le stationnement du Grand Marché de Québec. À l’intérieur, la moitié des commerces sont ouverts. Les clients se comptent sur les doigts des deux mains, lavées et désinfectées. Les apparences sont toutefois trompeuses. Ce ne sont pas tous les commerçants qui broient du noir. Un engouement providentiel pour l’achat local, ainsi que l’augmentation des ventes en ligne et de la livraison à domicile, permettent de limiter les dégâts à l’heure de la pandémie.

Il y aura un an, le 14 juin, que le Grand Marché s’est installé à ExpoCité, après son déménagement houleux du Vieux-Port. Son directeur, Daniel Tremblay, déplore que ce premier anniversaire risque de ne pas être fêté de façon aussi flamboyante que prévu. Il compte sur l’arrivée des premières fleurs, autour de la Fête des mères, pour ramener le public devant les comptoirs de produits frais. Si les jours de la semaine sont plutôt tranquilles, l’achalandage se fait davantage sentir la fin de semaine.

En attendant le retour de jours meilleurs, toutes les mesures sont prises pour assurer la sécurité des clients. Du gel désinfectant est disponible, le lavage des surfaces est effectuée régulièrement, des pancartes rappellent l’importance de la distanciation sociale, les paniers ont été retirés. Les estrades sont fermées au public, tout comme le second étage. Tous les ateliers ont été annulés. «Le flânage dans le bâtiment est interdit», rappellent des affiches. 

«Les allées sont larges, mais si ça devient plus achalandé, on réfléchit à la possibilité d’embaucher quelqu’un, avec un dossard, qui s’assurera que les gens ne viennent pas flâner et pour rappeler les mesures de distanciation sociale.»


Pour le moment, la moitié des commerces préfèrent ouvrir de façon sporadique, surtout la fin de semaine.

Pour le moment, la moitié des commerces préfèrent ouvrir de façon sporadique, surtout la fin de semaine, explique M. Tremblay. «Pour certains, la masse salariale est trop élevée par rapport aux ventes. Il y aussi des employés plus âgés qui ne peuvent pas venir travailler.»

Folie pour le crabe

Ceux qui ont choisi de rester ouverts en permanence s’en tirent bien, dans les circonstances. Que ce soit à la poissonnerie Les délices de la mer, à la boucherie Florent & Fils ou chez So-Cho le Saucissier, les affaires vont étonnamment bien. La catastrophe appréhendée ne s’est pas produite.

- Ça tombe bien, je veux te parler…», lance au représentant du Soleil Érik «Érik avec un k» Caron, des Délices de la mer, en quittant l’arrière de son comptoir pour venir jaser dans le plus grand respect de la distanciation sociale. 

Le jeune gérant en a long à raconter en cette saison du crabe qui bat des records. «La demande est clairement là. Pour vous donner une idée, je vends une tonne de crabes par semaine depuis un mois. Huit mille livres! C’est pas rien. J’ai trois fois plus d’employés que j’en avais au Vieux-Port. J’ai embauché deux personnes à temps plein depuis un mois.»

Au début de la saison du crabe, à la mi-mars, tout ou presque passait par la réservation téléphonique, contrairement aux habitudes de la maison. Ça n’a pas dérougi. Personne ne voulait se présenter en personne par crainte du virus. «J’ai réussi à répondre à un téléphone sur cinq dans la première semaine. J’ai fait rentrer un employé juste pour prendre les appels.»

Un peu plus cher

Au fil des jours, la clientèle a fini par se montrer le bout du nez. L’appétit pour le crabe a eu raison de la peur. Samedi dernier, il fallait attendre un peu plus d’une demi-heure pour mettre la patte sur le précieux crustacé, «ce qui est très bon dans les circonstances», précise Érik.

Le prix du crabe ne connaît pas de hausse importante cette saison, de 8 à 10 % par rapport à l’an dernier, malgré une diminution des quotas dans les zones de pêche. La fermeture de la presque totalité des usines de transformation dans les Maritimes fait en sorte que le produit se vend directement au consommateur. «J’ai une statistique que je ne peux pas vérifier, mais apparemment, c’est trois fois plus de crabe que d’habitude qui est vendu en poissonnerie et en épicerie.»

Et l’amateur de homard, il peut s’attendre à quoi, Érik avec un k? «Aux dernières nouvelles, on a retardé le début de la pêche au 15 mai. En Nouvelle-Écosse, les pêcheurs sont vraiment inquiets. En Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, les propriétaires des plus gros bateaux vont être moins chauds à l’idée de sortir (en mer) vu que les prix sont bas.»

Le copriétaire de So Cho Le Saucissier, Guillaume St-Cyr, a vu les ventes en ligne de ses succursales exploser depuis la début de la pandémie.

Juste en face, chez So-Cho le Saucissier, «vont très bien malgré tout, dans l’ensemble», mentionne pour sa part le copropriétaire Guillaume St-Cyr. Dans le comptoir, une grande variété de saucisses fabriquées à Saint-Urbain font de l’oeil aux ventres affamés. «On sent que ça reprend. Ça va aller de mieux en mieux. Avec mes six autres succursales, je m’enligne pour faire mon plus gros chiffre d’affaires en 15 ans. Les ventes en ligne sont très fortes.»

À la boucherie Florent & Fils, c’est avec son plus grand sourire que François Cazals répond au journaliste. Là aussi, les ventes sont au rendez-vous. «Le fait qu’on parle de plus en plus d’acheter local, ça aide. Les ventes en ligne et la livraison marchent très bien. On est agréablement surpris. On espère sortir du confinement avant l’été pour reprendre une vie un peu plus normale.»

Clients fidèles

L’achat local, encourager les marchands du coin, c’est justement ce qui a mené Line Duchesneau au Grand Marché, en cette fin d’avant-midi. Aujourd’hui, elle a seulement acheté deux pommes, bien peu pour faire une compote, mais c’est exceptionnel. «Je viens en moyenne une fois par mois, mais là, ça faisait un p’tit bout de temps. J’achète surtout des fruits et légumes. J’essaie d’acheter des produits locaux, je trouve ça important.»

«J’étais comme pas à l’aise de venir ici, mais quand j’ai vu le stationnement aussi vide, je suis rentrée en prenant toutes les précautions nécessaires», glisse Raphaëlle Beaupré, croisée à La Tomaterie. L’employée qui la sert, la souriante Lise, se dit «contente» de l’achalandage. «On a des clients fidèles, on est très chanceux. Si vous le marquez en plus dans le journal qu’on est ouvert, ça va aider.» Voilà, c’est fait.

Lise, employée de La Tomaterie, basée à Saint-Pierre-Les-Becquets, se réjouit de pouvoir compter sur la fidélité de sa clientèle.

Un peu à l’écart, dans la section où se déploiera bientôt les premières fleurs printanières, Claudia Mathieu, de l’érablière Gilmond Huot, à L’Ange-Gardien, cesse de poser des étiquettes sur ses cannes de sirop, le temps de répondre à quelques questions. «Ça se passe quand même bien. C’est sûr que c’est un peu plus tranquille. Les clients habituels viennent nous encourager.»

Et le temps des sucres, ça dit quoi cette année? «C’est une bonne saison. Ça coule encore à cette période-ci. Il y a encore des gelées la nuit, donc probablement qu’on va en faire toute la semaine.»

En mode survie

De notre tournée au Grand Marché, forcément incomplète, seul un marchand semble trouver le temps un peu plus long, mais loin de lui l’idée de céder au découragement. «On est en mode survie plus qu’autre chose, confie l’artisan de pâtes fraîches David Desmarais, de Pastasi Si!. Mais on n’est pas à plaindre, on est encore capable d’opérer avec nos clients habituels qui nous tiennent à flot.

«En 13 ans, j’en ai vu d’autres. On va passer au travers», continue-t-il en servant un arancini au fromage au journaliste dont l’estomac commence à gargouiller. «Je vois l’arrivée du printemps comme un point positif. Je vois les prochaines semaines d’un bon œil. La construction (résidentielle) vient de reprendre. J’ai l’impression qu’on est sur la bonne voie. On va finit par reprendre un rythme de vie plus normal. Dans une nouvelle normalité, si je peux dire...»