Le candidat libéral dans Beauport-Limoilou, Antoine Bujold, n'hésite pas à faire du porte-à-porte, même en territoire possiblement hostile.

Toc toc? Votez pour moi!

«Ah! Pas les élections!» lâche un grand costaud à la barbe blanche courte, en voyant approcher le candidat sur le trottoir.

Avec les tonnes de données compilées par les partis, les politiciens en savent souvent plus sur les électeurs que l’inverse. Mais rien ne vaut une bonne vieille poignée de main, technique devenue complémentaire aux technologies.

Le conservateur Alupa Clarke et le libéral Antoine Bujold l’ont compris. Au coude-à-coude dans les sondages à deux semaines du scrutin, ces candidats de Beauport-Limoilou ont accueilli Le Soleil dans leur tournée des rues de leur circonscription, samedi après-midi.

M. Bujold n’a pas eu le temps de tendre ses cartons rouges ornés de son visage et du grand L libéral que le bonhomme s’est déjà sauvé derrière la maison. Un autre avec la barbe longue, assis dans l’escalier extérieur, prend la parole. «L’équipe à M. Trudeau! Je n’ai pas confiance en ce gars-là, je trouve qu’il a l’air d’un crosseur. Mais je vais te donner la main quand même. Ce n’est rien contre toi, mais je souhaite qu’il lève les pieds», tranche le monsieur d’un ton sympathique, mais sans équivoque.

Le candidat Bujold savait d’avance que cette séance de porte-à-porte se passait en territoire possiblement hostile. Il y a quatre ans, le quartier Stadacona, logé entre le Centre Vidéotron et la Pointe-aux-Lièvres, lui avait rapporté à peine une vingtaine de votes. Et c’est exactement pour cela que son gars des chiffres, Jonathan Tanguay, l’a envoyé y faire un tour, à 16 jours du vote.

On apprend que parmi les quatre hommes qui jasaient aux abords de la rue Papineau, trois sont des frères. Et le troisième, silencieux jusque-là, révèle ne pas savoir à côté de quel nom il tracera son X, le 21 octobre. «Il me reste encore deux semaines pour vous convaincre!» s’enthousiasme M. Bujold.

Avant de se retourner vers celui toujours assis dans les marches : «Vous, si vous ne votez pas pour moi, au moins, allez voter. Et je vous laisse mes coordonnées quand même. Si je suis élu, même si vous n’avez pas voté pour moi, vous saurez où trouver votre député.»

Même si ses idées sont plus hospitalières dans ce coin de Beauport, le porte-à-porte du candidat conservateur Alupa Clarke de Beauport-Limoilou n'est pas toujours une partie facile pour autant.

Candidat ou parti?

À l’autre extrémité de la circonscription, en territoire hospitalier à ses idées, le conservateur Clarke ne l’a pas toujours facile pour autant.

Coïncidence, il cogne chez la directrice de l’école de sa fille, qui est en maternelle. La gentille dame dit qu’elle votera pour lui, puis son mari intervient : «Est-ce qu’on peut être franc? Elle est encore indécise.» Petit froid. «Non, non. Bien, mon incertitude n’est pas envers vous, mais votre parti en général. C’est toujours le débat entre voter pour le candidat ou voter pour le parti», admet-elle.

Dans le quartier Saint-Michel, secteur nord de Beauport, les rues sont plus larges que dans Stadacona. Les jeunes font du bicycle et les piscines se vident dans le caniveau. Gazon en façade de maison; au moins une voiture par entrée, souvent deux; un homme avec son taille-haie discute avec sa voisine. De toute évidence, le jeune député conservateur sortant est en terrain conquis.

Le mari de la directrice regrette par contre de se sentir encore forcé de voter contre quelqu’un, au lieu d’être emballé par des idées. Aux dernières élections, il a annulé son vote. Un autre homme félicite les conservateurs pour leur resserrement du Code criminel. Mais à tous, M. Clarke rappelle : «Ça va être serré, c’est important d’aller voter. Je compte sur vous!»

Rencontrer le monde

Non seulement les deux candidats représentent des partis différents, mais leur parcours l’est tout autant, sinon plus.

Bujold, 42 ans, est père de trois enfants et conseiller en affaires intergouvernementales. Il a surtout été copropriétaire des restaurants Brynd Smoked Meat de 1999 à 2017 et vient d’obtenir son baccalauréat en science politique. Son père, Rémi Bujold, a été député fédéral libéral de Bonaventure—Îles-de-la-Madeleine, de 1979 à 1984. 

Quand il a annoncé qu’il souhaitait se présenter aux précédentes élections, son paternel n’a eu qu’un commentaire : «On va faire du porte-à-porte demain!» Il n’était même pas encore en campagne! Mais il a vite compris que le contact direct avec les citoyens reste au cœur de l’action d’un politicien.

Malgré les données compilées en direct et les objectifs de son spécialiste du pointage, pour qui chaque porte est comptée. «Jonathan a ses objectifs, et c’est parfait. Mais moi, mon objectif, c’est que la porte s’ouvre. Ce que je veux et ce que j’aime, c’est de rencontrer du monde, pas juste des libéraux», résume celui qui trace un parallèle évident entre le travail d’une équipe de campagne pour atteindre l’électeur et celui d’une équipe de restaurant pour satisfaire le client.

Clarke, 33 ans, deux fois papa, voue pour sa part une passion à la patrie canadienne. Amour né à distance, alors qu’il a passé son adolescence en Micronésie, petite ile pauvre du Pacifique. De retour au Québec, après avoir travaillé comme serveur dans les restos, il a décroché une maitrise en science politique et parle allègrement de Friedrich Nietzsche et de George-Étienne Cartier en déambulant sur la rue du Méandre.

Ajoutons qu’il n’habite pas sa circonscription, tout juste 200 mètres de l’autre côté de la limite, à Beauport. Mais il pourra quand même voter pour lui-même, car les candidats peuvent voter dans leur comté.

Sprint de deux semaines

Cette lutte à deux dans Beauport-Limoilou s’annonce l’une des plus chaudes dans la région de Québec. En face de chez les trois frères, un citoyen plus ouvert à jauger les promesses libérales. Mais il n’a pas encore la tête aux élections, admet-il. «Je ne suis pas rendu là.» «Nous, on fait ça depuis cinq ans, mais pour la plupart des gens, ça va se passer dans les deux prochaines semaines», constate M. Bujold.

Aux dernières élections fédérales, en 2015, 51 499 des 78 799 (65,4%) électeurs inscrits dans Beauport-Limoilou se sont prévalus de leur droit de vote. Le conservateur Clarke l’a emporté avec 15 461 votes (30,6%), devant le député sortant néo-démocrate Raymond Côté (12 881, 25,5%) et le libéral Bujold (12 854, 25,4%).