Le candidat libéral dans York-Sud-Weston, Ahmed Hussen, faisant du porte-à-porte.

Deux candidats, deux partis, deux manières d'aborder le racisme dans la campagne

OTTAWA — Ahmed Hussen et Abdul Abdi ont tous deux quitté leur Somalie natale pour le Canada alors qu’ils étaient enfants. Et ils se sont tous deux mis au service du public au début de leur carrière, avant d’aller encore plus loin en se présentant aux élections.

Mais M. Hussen est un libéral et M. Abdi, un conservateur. Et leurs convictions politiques ont beaucoup joué sur leur réaction face aux photos montrant Justin Trudeau avec un maquillage facial brun ou noir, longtemps employé pour dénigrer les personnes racisées.

Ahmed Hussen a remporté la circonscription de York-Sud-Weston dans la région de Toronto en 2015 et il est devenu ministre de l’Immigration en 2017.

Les attaques racistes contre lui se sont multipliées depuis son élection. Les plus dures ont été proférées en ligne, comme la publication de la photo d’une arme à feu et de munitions accompagnée d’une insulte raciste.

Mais ces attaques se produisent aussi en personne. Plus tôt cette année, Ahmed Hussen marchait d’un pas pressé vers la Chambre des communes quand quelqu’un lui a crié de retourner en Somalie. Puis, plus récemment, pendant qu’il faisait campagne, un électeur lui a dit que s’il voulait gagner, il devrait changer son nom.

«Quand quelqu’un vous dit ça, oui, ce ne sont que des mots, mais ils ont des conséquences, explique le ministre sortant. Ça vous fragilise pendant cette courte seconde et cette courte minute.»

M. Hussen craint que les idées racistes, autrefois confinées à l’extrême droite, deviennent de plus en plus courantes. Il se méfie également de ses principaux adversaires politiques, les conservateurs. Bien que le parti et ses dirigeants désavouent leurs liens passés avec des personnalités controversées comme des nationalistes blancs notoires, M. Hussen estime que le Parti conservateur du Canada ne dénonce pas suffisamment le racisme, surtout quand il émane de ses propres rangs.

Tout cela est corrosif pour la société, signale-t-il.

L’affaire du «blackface»

Une semaine après le début de la campagne, M. Hussen venait de se lancer dans une soirée de porte-à-porte lorsqu’il a reçu un appel du chef libéral. Dans environ une heure, une vieille photo du premier ministre avec un costume à connotation raciste serait rendue publique. Justin Trudeau voulait qu’il l’apprenne à travers lui - et reçoive ses excuses - avant que la nouvelle ne fasse surface.

Il a fallu 24 heures à Ahmed Hussen pour déterminer comment il réagirait publiquement à cette affaire. Entretemps, deux autres cas de «blackface» de M. Trudeau ont été repris dans les médias.

M. Hussen raconte qu’il a été blessé et déçu. Il ne savait pas quoi dire à sa femme ou à ses enfants. Mais en fin de compte, il a décidé de juger Justin Trudeau en fonction de son bilan, et pas seulement pour des raisons partisanes.

Il évoque la stratégie antiraciste des libéraux, appuyée par des dizaines de millions de dollars en financement pour des programmes axés sur la santé mentale des personnes noires et sur les jeunes issus de cette communauté. Ce n’est pas qu’une question d’argent, ajoute-t-il, «le processus était également important».

Ce processus a compris un long dialogue avec les membres de la communauté noire et les députés noirs, ce qui a également conduit Justin Trudeau à reconnaitre la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine proclamée par les Nations unies.

Cependant, après la publication de ces photos, le discours a changé dans sa circonscription, où les minorités visibles composent environ 55 pour cent de la population.

Dans les foyers des Afro-Canadiens, les discussions sur les prix du logement et le marché de l’emploi se sont transformées en appels à l’action pour s’attaquer aux problèmes propres à la communauté noire.

De 2002 à 2012, le nombre de Canadiens noirs incarcérés dans des pénitenciers a augmenté de 80 pour cent, selon une étude du gouvernement fédéral. Une autre étude menée à Toronto en 2016 a révélé que le taux de chômage des jeunes Ontariens noirs s’élevait à 28 pour cent, soit le double de la moyenne nationale. Le Conference Board du Canada a constaté qu’en 2010, les personnes noires ayant fréquenté l’université gagnaient environ 80 cents pour chaque dollar gagné par leurs pairs non racisés.

«Ils sont durs avec moi», reconnait M. Hussen au sujet de ses électeurs afro-canadiens.

«Nous avons encore du travail à faire, il y a beaucoup plus de travail à faire et c’est aussi ce que j’entends. Mais c’est encourageant, ça me dit qu’ils ont espoir.»

Le candidat conservateur de Ottawa-Ouest-Nepean faisant du porte-à-porte.

L’enjeu de la sécurité

Dans sa circonscription d’Ottawa-Ouest-Nepean, Abdul Abdi a été aux premières loges pour voir l’espoir s’effriter. L’an dernier, Ottawa a été le théâtre d’un nombre record de fusillades, en bonne partie imputées au crime organisé.

Il a pris congé de son travail de policier pour briguer les suffrages à nouveau, après avoir été battu par un libéral en 2015, dans une circonscription qui avait été représentée pendant dix ans par le conservateur John Baird.

Avant de devenir policier, M. Abdi travaillait pour les Repaires jeunesse, agissant à titre de mentor pour de jeunes Canadiens d’origine somalienne. Il n’y a pas si longtemps, il a croisé un jeune homme dont il avait fait la rencontre dans ce club. M. Abdi lui a demandé comment il se portait, s’il devait s’inquiéter pour lui. Non, lui a répondu le jeune homme, tout va bien.

Quelques jours plus tard, Abdul Abdi a appris qu’il avait été tué par balle. C’est pourquoi, bien que le parti souhaite qu’il s’en tienne à un message sur le coût de la vie, le premier enjeu qu’il soulève lorsqu’il fait du porte-à-porte est toujours la sécurité.

M. Abdi sait bien que les conservateurs présentent des candidats accusés d’avoir déjà tenu des propos racistes. Il sait également que de hauts responsables du parti, tels que responsable de la campagne nationale Hamish Marshall, ont déjà eu des liens avec le média controversé The Rebel. Et il est parfois questionné à ce sujet par les électeurs, qui demandent si son parti prend au sérieux la lutte contre le racisme.

M. Abdi aimerait voir son chef, Andrew Scheer, présenter une proposition plus spécifique sur le sujet. Les conservateurs n’ont pas l’habitude de se lancer dans de grandes stratégies nationales, il le sait, mais il pense que la mise en place de certaines mesures aurait du sens: des bourses, des stages et des programmes ciblés visant à soutenir l’entrepreneuriat au sein de la communauté par exemple.

«Venez-vous de la Somalie?»

Le parti devrait aussi compter sur plus de personnes comme lui dans ses rangs, dit-il, afin de faire avancer la discussion sur la lutte contre le racisme systémique au Canada.

Contrairement à Justin Trudeau, il ne peut pas rentrer chez lui et laver la couleur de son visage, souligne-t-il.

Voir le premier ministre du Canada se moquer de son expérience de cette façon l’a blessé, dit-il - mais pas autant que le fait que le racisme pourrait devenir un enjeu important de la campagne pour des raisons politiques, et non pas grâce à un désir sincère de changement.

En faisant du porte-à-porte un matin, après s’être présenté sur le seuil d’une dizaine de maisons, il a été accueilli par une femme qui lui a lancé un regard prudent avant de demander: «Venez-vous de la Somalie?»

Il s’est légèrement crispé. Oui, a-t-il répondu.

«Je viens du Liban», lui a lancé la femme avec un sourire. Elle lui fait part de son amour pour sa terre natale, mais aussi pour sa terre d’accueil.

Il s’est détendu et lui a dit qu’il aime lui aussi le Canada.

En s’éloignant, il a jeté un dernier coup d’œil à cette porte.

«Voyez-vous comment ça s’est passé? Toutes les conversations à propos de nos origines devraient ressembler à ça.»