Chaque jour, de sa clinique vétérinaire sur le chemin Sainte-Foy, Martine Brault voit l’autoroute que son fils a empruntée avant de se donner la mort. En sa mémoire, elle a décidé qu’elle ferait de la prévention du suicide son combat.

Le suicide, enjeu oublié des élections

Martine Brault n’entend jamais ce mot durant la campagne électorale. Il tue chaque année plus d’un millier de Québécois. «Mais les politiciens n’en parlent pas», dit-elle. «On dirait qu’ils ont peur.»

Ce mot, c’est «suicide». Depuis un an, il ne cesse de tournoyer dans la tête de Mme Brault.

Le 6 septembre 2017, vers 5h45, son fils de 20 ans, Patrick Chouinard, s’est donné la mort en fonçant à bord de sa voiture sur un viaduc de l’autoroute Duplessis, à Québec.

Son véhicule a pris en feu. Patrick est mort sur le coup. Sur place, les policiers n’ont relevé aucune trace de freinage.

Martine Brault a vite compris qu’il s’était enlevé la vie. «Pour une mère, dit-elle, c’est la pire des douleurs.»

Dans les jours qui ont suivi, elle a tenté de comprendre. Elle a parlé avec plusieurs des amis de son fils. Elle a appris que Patrick s’automutilait. Qu’il avait des idées noires depuis quelques années. Qu’il avait même déjà confié ses plans pour mettre fin à ses jours. 

Mme Brault est persuadée que son fils souffrait de dépression. Elle aurait tellement voulu qu’il lui en parle. Mais il ne lui a rien dit. «Au printemps, je me disais : “Eh que t’as bien réussi avec Pat!” Il était beau, il était drôle, il était à son affaire, jamais que je lui ai dit : “As-tu étudié pour ton examen?” Pat, c’était l’enfant, l’étudiant modèle. [...] Mais lui, ça ne marchait plus dans sa tête.» 

Chaque jour, de sa clinique vétérinaire sur le chemin Sainte-Foy, Martine Brault voit l’autoroute que son fils a empruntée avant de se donner la mort. En sa mémoire, elle a décidé qu’elle ferait de la prévention du suicide son combat.

La campagne électorale est une période très frustrante pour elle. Mme Brault a l’impression que les partis politiques ne veulent pas se battre contre le suicide. 

Patrick Chouinard avait confié à une amie qu’il voulait s’enlever la vie.

Trois par jour

Pourtant, c’est un problème criant de santé publique, souligne-t-elle. Chaque jour au Québec, trois personnes se suicident. C’est 1123 personnes par année, selon les plus récentes statistiques. Et c’est aussi la troisième cause de mortalité chez les 18 à 64 ans. 

Après une baisse dans les années 2000, le taux de suicide au Québec stagne depuis 10 ans. Et Mme Brault a l’impression que cet enjeu est le «grand absent» de la campagne électorale. 

Pourtant, les gouvernements ont réussi à faire diminuer d’autres causes importantes de mortalité, fait-elle valoir. Par exemple : le nombre de décès sur les routes est passé de 604 à 357 en 10 ans, notamment grâce à la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ).

En 2017, la SAAQ a investi 6 974 473 $ en sensibilisation et en promotion de la sécurité routière, selon son rapport annuel de gestion.

L’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) — qui a notamment comme mission de réaliser des campagnes de sensibilisation — reçoit 35 000 $ du gouvernement pour organiser la Semaine de la prévention du suicide. C’est tout. 

«Je ne dis pas qu’il faudrait qu’on ait autant d’argent [que la SAAQ], mais il y a quand même trois fois plus de décès par suicide qu’il y a de décès sur la route» au Québec, remarque Jérôme Gaudreault, directeur général de l’AQPS. 

Depuis plusieurs années, l’AQPS réclame une stratégie nationale de prévention du suicide, comme le conseille l’Organisation mondiale de la santé. 

En 1998, le gouvernement Bouchard avait lancé une telle stratégie, alors que le Québec avait un des plus hauts taux de suicide au monde chez les jeunes. Sa mise en place avait correspondu à une baisse significative de ce taux entre 2000 et 2007. 

Mais la stratégie n’a pas été renouvelée par les gouvernements suivants. Le système de santé s’est donné d’autres priorités, explique M. Gaudreault, et la prévention du suicide s’est retrouvée «diluée» dans la stratégie gouvernementale en santé mentale, «parce qu’on n’en faisait plus une priorité nationale», dit-il. 

Dans le plus récent plan d’action en santé mentale (2015), «ç’a encore réduit, c’est rendu à une page…», remarque Jérôme Gaudreault. 

Pour la Journée mondiale de la prévention du suicide, le 10 septembre, l’AQPS a invité les candidats à allumer une chandelle. Une centaine ont répondu à l’appel. «Ça, au moins, ça nous démontre qu’il y a quand même une sensibilité», dit M. Gaudreault. «Mais va falloir que ça se concrétise.»

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EN CHIFFRES

1123 : nombre de suicides par année au Québec

13,2 par 100 000 habitants : taux de suicide au Québec

90 % : proportion de personnes qui se suicident ayant des problèmes de santé mentale

Sources : Institut national de santé publique, Statistiques Canada

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PLUS DE SENTINELLES?

Cette semaine, le Regroupement des centres de prévention du suicide du Québec (RCPSQ) a demandé aux partis politiques de s’engager à les soutenir. Mais il n’a reçu aucune réponse, indique sa présidente, Lynda Poirier. 

Mme Poirier est convaincue que les 29 centres de la province pourraient «faire plus et mieux» pour diminuer le nombre de suicides au Québec s’ils n’étaient pas «sous-financés». «L’expertise est là, c’est juste qu’on n’a pas les moyens de le faire autant qu’on le souhaiterait», dit-elle. 

Avec plus de moyens, les centres de prévention pourraient élargir le réseau de sentinelles, ces personnes formées pour repérer les signes précurseurs du suicide, établir le contact avec les personnes en détresse et les mettre en lien avec les ressources d’aide, souligne la directrice. 

L’équivalent du «RCR»

Entreprises, institutions, écoles, organismes communautaires, résidences pour personnes âgées : les sentinelles pourraient être beaucoup plus nombreuses dans ces milieux, estime Lynda Poirier. Mais les centres de prévention du suicide ne reçoivent pas un sou pour offrir cet équivalent du «RCR» pour la prévention du suicide, déplore-t-elle. 

Martine Brault aurait souhaité que les amis de son fils soient mieux outillés devant la détresse de Patrick. Par exemple, une amie à qui il avait confié vouloir s’enlever la vie a failli appeler le 9-1-1, mais a changé d’idée.

«Patrick a réussi à la convaincre que de ne pas appeler tout de suite en lui disant qu’il allait se suicider juste dans un an. Elle s’est dit : je vais avoir le temps de lui faire changer d’idée, de lui faire comprendre que la vie est belle, raconte Mme Brault. Mais ça ne fonctionne pas comme ça, la dépression.» 

Martine Brault aurait souhaité que les amis de son fils soient mieux outillés devant la détresse de Patrick.

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UN LUXE, LE PSY?

Après le suicide de son fils, Martine Brault a appris qu’il avait songé à consulter un psychologue. «Mais il a dit qu’il n’irait pas parce que ça coûte trop cher», relate sa mère.

Mme Brault aurait eu les moyens de payer la thérapie de son fils s’il lui en avait fait la demande. «Mais ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de payer 100 $ de l’heure pour aller voir un psy.»

La solution, croit-elle, passe par les services publics en santé mentale. Or, dans de nombreux CLSC, il faut attendre plus de six mois pour voir un psychologue, indique Charles Roy, président de l’Association des psychologues du Québec. 

«C’est comme si on banalisait les services de psychothérapie, comme si c’était du luxe», dit-il.

Selon l’Association, il manque au moins 200 psychologues dans le réseau public. La pénurie s’est creusée avec la politique d’austérité du gouvernement.

«Depuis quatre ans, il y a eu une grosse saignée, dit M. Roy. Parce que chaque fois que quelqu’un partait à la retraite, les gestionnaires, avec les pressions budgétaires qu’ils avaient, n’ont pas remplacé le poste.»