Église baptiste de Beaupré: les tourments de la correction corporelle

Les coups de bâton donnés par son père auraient dû atteindre ses fesses. Mais Stéphanie* se débat tellement qu’elle reçoit la correction physique dans ses côtes, sur son dos, sur ses jambes. Elle gardera des marques quelques jours. Et des cicatrices au cœur toute la vie.

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Avec ses parents et ses frère et sœurs, Stéphanie a fait partie durant 10 ans de l’église baptiste évangélique de Beaupré, qui regroupait a cette époque une quinzaine d’adultes et 40 enfants. Deux décennies après la fin de cette période tourmentée, Stéphanie veut extérioriser sa rage pour tourner la page. 

Elle ne souhaite pas porter plainte contre ses parents qui, à ses yeux, sont aussi victimes qu’elle d’une interprétation stricte de la Bible. Elle dit vouloir surtout ouvrir les yeux de parents qui suivent encore ces méthodes éducatives par amour pour leurs enfants et éviter des souffrances à d’autres jeunes. 

Au cours des derniers mois, Le Soleil a contacté de nombreux anciens membres de l’église baptiste de Beaupré. Outre Stéphanie, cinq enfants, maintenant adultes, et trois parents nous ont raconté leurs souvenirs.

Vie rythmée par l’église

1996. Stéphanie a 14 ans. Elle va à l’école publique sur la Côte-de-Beaupré. Seule sa jeune sœur fréquentera un temps l’école biblique de l’église baptiste.

Le reste de la vie de l’adolescente est rythmé par la religion, avec les veillées de prières le mercredi soir et la longue messe du dimanche avant-midi. Jusqu’à 12 ans, Stéphanie a fréquenté l’école du dimanche. Depuis, elle assiste aux prêches du pasteur Yvan Rancourt avec les adultes. «On l’écoutait dire à nos parents qu’il fallait nous corriger», se souvient Stéphanie, la voix pleine de dégoût. 

L’adolescente doit porter des jupes ou des robes à chaque messe. Elle n’a pas le droit d’aller dans les partys. L’alcool est proscrit. Le cinéma et la télévision aussi. Certains baptistes trichent, d’autres observent rigoureusement les règles.

Les baptistes de Beaupré ne doi­vent voisiner que d’autres baptistes fondamentalistes. Pas question, par exemple, d’aller assister à des funérailles catholiques.

Cercle de violence

Stéphanie se chicane avec sa sœur. Ou hausse le ton. Pour ce mauvais comportement, son père doit la corriger avec un bâton en bois de forme hexagonale. Un coup ou plusieurs sur les fesses, selon la gravité de l’offense.

Stéphanie crie, tempête, se débat, frappe ses parents, les insulte. Sa mère doit la tenir fermement pour que son père puisse administrer la correction physique. Après, chacun repart avec sa peine. 

Stéphanie s’enferme dans sa chambre pour écrire son journal intime ou des lettres rageuses à sa meilleure amie. Elle en enverra certaines et en gardera d’autres.

Le climat à la maison devient de plus en plus malsain; Stéphanie se fait frapper par son frère et elle va elle-même faire mal à ses sœurs.

La dépression d’un père

Stéphanie ne le sait pas, mais Guillaume*, son père, vit aussi très mal cet enseignement de la correction physique. «Je n’étais plus capable de corriger Stéphanie, c’est elle qui me frappait à coups de poing, se souvient Guillaume, un grand gaillard au cheveux gris. Quand tu frappes un enfant, il ne faut pas que tu t’attendes à recevoir de la douceur...» ajoute-t-il, avec un regard qui fixe le vide.

Au début, le père croyait aux vertus de la correction par amour, pour montrer le droit chemin. «On nous disait : “Si tu ne corrigeais pas assez avec la verge de la correction, ton enfant allait mal virer”», dit Guillaume. «Il fallait que tu casses l’enfant, que tu le frappes jusqu’à ce qu’il comprenne.»

Au bout de quelques années, le père a vu que plus rien ne marchait avec cette méthode éducative. Ses enfants ne faisaient que répercuter la violence. Guillaume a sombré dans la dépression au terme de ces années difficiles.

Il a arrêté de corriger physiquement, puis a quitté l’église de Beaupré. Aujourd’hui, il ne pratique plus au sein d’une église, mais continue de croire.

Toujours la peur

La peur. C’est le sentiment qui remonte en Valérie* lorsqu’elle repense aux années dans l’église baptiste de Beaupré. «J’avais peur de la mort, peur d’aller en enfer», se souvient-elle, en entrevue.

Ses parents, comme ceux de Stéphanie, administraient aussi la correction physique, avec un bâton de peinture. «Mes parents suivaient à la lettre ce qui était écrit dans la Bible», dit la jeune femme. Elle se rappelle avoir souvent entendu le pasteur Rancourt ou les autres pasteurs invités citer le verset des Proverbes qui dit que la verge de la correction éloigne la folie du cœur de l’enfant.

Valérie obéissait aux règles, pas parce qu’elle les approuvait, mais parce qu’elle avait peur des conséquences.

Pour bien paraître

Joliane* se rappelle des versets bibliques qu’il fallait apprendre par cœur. Des heures à genoux sur une chaise à prier. «De la torture psychologique», lance-t-elle, en entrevue. 

Elle n’avait pas le droit d’écouter de musique «profane» et devait se baigner tout habillée. Joliane se souvient qu’à 12 ans, elle devait porter sur ses cheveux un petit voile cousu par les mères. 

Chez elle aussi, son père la frappait, elle et son frère, pour les éduquer, mais aussi pour bien paraître devant les autres baptistes, croit Joliane. Les coups étaient donnés sur les fesses dénudées, avec un bâton servant à brasser la peinture. «M. Rancourt [Yvan Rancourt, le pasteur] disait que les enfants de l’église, on n’était pas dompté, qu’on était en perdition et qu’il fallait être plus sévère», se souvient Joliane.

Une séance de correction a particulièrement marqué l’adolescente; son père l’a forcée à baisser ses culottes même si elle avait ses règles. 

Malgré tout, Joliane aimait faire l’école du dimanche aux petits, leur apprendre à dessiner. Lorsqu’elle s’est mise à fumer et a eu son premier chum à 15 ans — un garçon qui est devenu le père de ses enfants —, Joliane a perdu sa réputation de bonne petite fille. «À leurs yeux, j’étais une pute, résume-t-elle, d’un ton sec. Alors j’ai quitté, et ma mère aussi.»

Hors du temps

Raymonde*, la mère de Joliane, n’aurait jamais pu accepter que les membres de l’église baptiste qu’elle fréquentait depuis presque 20 ans traitent sa fille ainsi. D’autant plus que les règles sévères lui apparaissaient désormais désuètes. 

«C’était hors du temps, ce n’est pas comme ça qu’on rejoint les gens, croit Raymonde. J’étais comme dans une maison où le frigidaire aurait été mis dans une chambre. J’avais la foi en Dieu, mais tout le reste ne fittait pas.»

Heureuse d’y trouver une grande famille, Raymonde se sentira toujours comme un mouton noir chez les baptistes de Beaupré. Elle continue de porter des pantalons les journées froides et n’hésite pas à s’obstiner avec le pasteur sur l’interprétation à donner à certains passages de la Bible. 

Élevée à coups de baguette par une mère monoparentale, Raymonde ne remettait pas en question la correction physique chez les baptistes. «Le pasteur disait : “On ne tape pas avec la main, car la main caresse. Il faut prendre un bâton”», se souvient-elle. «Je trouvais que ça avait du bon sens car ça avait bien marché pour moi.»

Dans ses souvenirs, c’est son ex-mari qui tapait les enfants. Son fils lui a toutefois fait remarquer qu’elle aussi l’avait battu, et pas seulement une fois. «J’ai de la peine quand je vois les souvenirs des enfants», glisse-t-elle, plus grave. 

Raymonde dit avoir commencé à décrocher quand elle a vu des parents baptistes quitter une soirée, dans l’urgence d’aller corriger leurs enfants. Elle sait que sa fille Joliane a toujours eu une relation difficile avec son père, après l’époque chez les baptistes. 

Joliane, elle, ne renie pas les bonnes valeurs qu’elle a apprises chez les baptistes. «Mais quand tu vis toute ta jeunesse, en te disant que tout est interdit, contrôlé, ça peut laisser des marques, note Joliane. J’ai fait toutes les niaiseries à partir de 12 ans, j’étais en rébellion. Tout ce que l’église m’empêchait de faire, je le faisais, je prenais de la drogue, je sortais par la fenêtre de ma chambre. On voulait faire le contraire de ce que nos parents faisaient.»

«Proies faciles»

La tante de Stéphanie, Karen*, a fréquenté les baptistes de l’âge de 17 à 40 ans. Elle a cessé de boire tout alcool — «ce qui n’est pas nécessairement négatif» — et a élevé ses trois enfants avec la correction physique, donnée aussi avec une palette de peinture. «On ne l’a jamais fait avec colère et les enfants ne se sont pas rebellés, raconte-t-elle. Mais je réalise aujourd’hui que la correction, pour moi, ce n’était pas correct.»

Karen note que les jeunes de sa génération étaient des «proies faciles» pour la religion, à l’époque. 

«Aujourd’hui, les jeunes voyagent très tôt, commencent a travailler, ont une voiture et un regard plus évolué, croit-elle. Nous, on vivait à Saint-Tite-des-Caps, si tu pouvais sortir, c’est que t’avais un chum qui avait une voiture. Si je regarde, je ne suis plus du tout la même personne. Si c’était aujourd’hui, personne ne me reprendrait plus dans ses griffes.»

Des belles années

Ève*, 46 ans, était l’antithèse de l’ado rebelle et contestatrice. «J’ai toujours regardé les choses passer sans les questionner», confie-t-elle avec un sourire. 

À Beaupré, elle a longtemps gardé les enfants trop jeunes pour l’école du dimanche. 

Ève a aimé ses années a Beaupré et ne s’est jamais sentie brimée par les règles — «j’aimais ça, porter des robes» — ni par la correction physique, administrée avec une ceinture par son père ou sa mère. «La correction n’était pas faite sur le coup de la colère, c’était plus tard, avant de me coucher, c’était une correction faite par amour, avec douceur, raconte Ève. Même encore aujourd’hui, j’y repense, ça ne m’a jamais perturbée. J’ai dit à mes parents que c’est la façon dont ils nous ont éduqués, je ne leur en ai jamais voulu. Au contraire, je trouvais ça bien, la façon dont j’ai été élevée.»

Ce qui n’empêche pas Ève, aujourd’hui mère de famille et toujours pratiquante dans une église baptiste indépendante, d’approuver les dénonciations d’abus de pouvoir. «De voir que des personnes d’autorité abusent de leur pouvoir et interprètent mal la Bible, je trouve ça déplorable, laisse tomber Ève. Oui, c’est triste parce que ça jette un discrédit sur l’ensemble des églises baptistes. Mais il faut que ce soit dénoncé.»

Besoin de discipline

Une autre ancienne «enfant», Rosalie*, se rappelle de l’église baptiste de Beaupré comme d’une grande famille. «L’église était le seul endroit où l’on sentait qu’il y avait de l’amour dans ce monde parfois dur et cruel. Je m’y sentais comme chez moi», nous écrit Rosalie.

La jeune femme a elle aussi été frappée à «quelques reprises» par son père. Après des thérapies et l’étude de la Bible, elle est aujourd’hui convaincue que son père a mal interprété ce que Dieu demandait. D’autant plus facilement, dit-elle, que la violence physique et psychologique étaient déjà ancrées dans son père, victime de sévices durant l’enfance.

«La correction des enfants est bien selon Dieu, mais pas physique, cela doit être pratiqué avec amour et douceur pour aider nos enfants à grandir dans une bonne voie, croit Rosalie. Les enfants comme les adultes ont besoin de discipline et de valeurs pour bien évoluer.»

Anna*, qui a aussi témoigné par écrit, affirme n’avoir rien vécu de particulier durant ses années a Beaupré. Elle est 10 ans plus jeune que Stéphanie, Valérie et Joliane. 

Tout en exprimant sa sympathie aux jeunes femmes de Beaupré, elle insiste sur le fait qu’il ne faut pas mettre toutes les églises fondamentalistes dans le même panier. «C’est l’erreur humaine ou le mauvais enseignement par un homme [pasteur] ou le mauvais discernement des parents qui sont en cause», écrit Anna.

Elle donne l’exemple de son mari, fils d’un pasteur dans une autre ville, qui n’a jamais connu la correction physique. «Et même à ce jour, nous assistons à une église baptiste fondamentaliste qui n’enseigne pas ces mauvais traitements aux enfants.»

L’été dernier, Stéphanie a contacté plusieurs anciennes amies de sa jeunesse. Pour la première fois, elles ont parlé entre elles de la correction physique subie durant leur enfance. L’une a dit la pratiquer avec ses propres enfants. Une autre qualifiait «d’horreur» l’église baptiste de Beaupré de l’époque. Peu d’entre elles souhaitaient rebrasser des souvenirs dans le cadre de ce reportage.

* Prénoms fictifs. Les anciens ou actuels membres de l’église baptiste ont accepté de nous raconter leur histoire sous le couvert de l’anonymat.

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LE SILENCE DU PASTEUR

Après avoir laissé plusieurs messages par téléphone et par courriel, nous nous sommes rendues chez l’ancien pasteur Yvan Rancourt, à Boischatel. M. Rancourt a discuté avec nous une quinzaine de minutes, à l’extérieur de sa résidence, et, de manière générale, a nié avoir déjà enseigné la correction physique à l’église baptiste de Beaupré. Il a refusé de nous accorder une entrevue formelle sur le sujet. Des appels de relance sont restés sans réponse.  Isabelle Mathieu et Mylène Moisan