À 30 ans, 12 % des Québécois sont toujours sans diplôme d'études secondaires, comparé à 9 % pour l'Ontario.

Un décrocheur coûte 500 000$

Le décrochage scolaire a un prix, autant pour celui qui n'a pas de diplôme que pour l'ensemble de la société. Coût de la facture : un demi-million de dollars par décrocheur.
C'est la conclusion à laquelle est arrivée l'économiste Pierre Fortin, qui présentera ses travaux lors d'un sommet sur le décrochage scolaire qui aura lieu à Mont-Sainte-Anne, la semaine prochaine. Il s'agirait d'une première, puisque le coût du décrochage scolaire n'aurait pas encore été chiffré au Québec.
«Ça nous donne la dimension de la mine à exploiter. Ça vaut la peine d'investir dans l'éducation», martèle M. Fortin, en entrevue au Soleil.
Le professeur de l'UQAM a basé ses calculs sur le revenu moyen d'un travailleur sans diplôme, évalué à 25 000 $ par année (avec les avantages sociaux). Avec un diplôme d'études secondaires ou professionnelles en poche (DES ou DEP), son revenu serait 15 % plus élevé et le taux d'emploi, supérieur de 10 %. Le revenu moyen ferait alors un bond de 6250 $ par année. Puisqu'un jeune qui arrive sur le marché du travail à 20 ans y restera probablement jusqu'à 65 ans, il suffit de multiplier ce chiffre par 45 pour en arriver à 420 000 $. De cette somme, 30 % reviendrait directement dans les coffres de l'État grâce à l'impôt sur le revenu.
À cette rondelette somme, il faut ajouter 40 000 $, qui correspond aux coûts de santé et de services sociaux supplémentai­res. Un Québécois sans diplôme coûtera en moyenne 500 $ de plus chaque année à l'État (comparé à 2000 $ en moyenne), une somme qui est «loin d'être exagérée», juge l'économiste.
En alignant les colonnes de chiffres, Pierre Fortin en arrive donc à 460 000 $ pour un seul décrocheur, un chiffre qui représente le coût à la fois pour l'individu et l'ensemble de la société.
Comment en arriver ensuite à calculer le coût total, pour l'ensemble des décrocheurs? Puisque le Québec compte 640 000 personnes sans diplôme âgées de 20 à 64 ans et aptes à travailler, il est tentant d'extrapoler ces chiffres pour en arriver au coût annuel du décrochage scolaire, pour l'ensemble de la population. Les estimations grimpent facilement à quatre milliards de dollars par année, toujours en suivant le même raisonnement.
Cible terre à terre
Mais puisqu'il est complètement irréaliste — voire inutile — de supposer que tous les décrocheurs se retrouvent du jour au lendemain munis d'un DES ou un DEP, Pierre Fortin préfère miser sur une cible plus terre à terre.
À l'âge de 30 ans, la proportion de Québécois qui n'ont toujours pas de diplôme est de 12 %, comparé à 9 % pour l'Ontario. Si le Québec réussissait à réduire ce taux de seulement 3 % — un objectif plutôt conservateur, souligne l'économiste —, les revenus supplémentaires pour le Québec atteindraient... 300 millions $ d'ici 2020! Le tout, en dollars de 2008, bien sûr.
Mais peu importe les calculs, l'important est de prendre con­s­cience que le décrochage scolaire coûte extrêmement cher à la société québécoise, rappelle M. For­tin. S'y attaquer sérieusement représente une façon d'enrichir le Québec, en espèces sonnantes et trébuchantes, dit-il. «Et on a même pas encore parlé des coûts sociaux, qui eux sont plus difficilement quantifiables.»
Un plus grand nombre de gens instruits permettrait d'augmenter la qualité de vie, le dialogue en société, la vie démocratique, etc. Une multitude d'impacts difficiles à traduire à coups de calculatrice.
Pour arriver à convaincre les gouvernements d'investir en éducation, il faut d'abord convaincre l'opinion publique que l'école en vaut le coût, ajoute M. Fortin. L'économiste a récemment joint les rangs d'un comité spécial – initié par le président de BMO Groupe financier, Jacques Ménard – qui vise à trouver des pistes de solution au décrochage scolaire. Le groupe, appuyé par la firme de consultants McKinsey & Company, présentera une partie de ses travaux la semaine prochaine lors de l'événement à Mont-Sainte-Anne, qui sera d'ailleurs présidé par M. Ménard.
«Le coût économique du décrochage est énorme, mais il ne faut pas oublier que le coût social est encore plus grand», affirme-t-il. Depuis 15 ans, le taux de décrochage n'a pratiquement pas diminué au Québec. «Alors, on lance la serviette ou on change nos façons de faire?»