Plus du tiers des étudiants au doctorat abandonnent avant d'obtenir leur diplôme

Jeudi soir, les étudiants au doctorat à l'Université Laval étaient si nombreux à vouloir se moquer d'eux-mêmes qu'il n'y avait presque plus de places pour voir le film The PHD Movie.
À l'entrée du local C-1 du pavillon De Koninck, un des organisateurs de la projection présentée par l'Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIES) accueillait les derniers arrivés en s'excusant de ne pouvoir leur offrir que des «places seules» parmi les 340 sièges.
Depuis la rentrée, des centaines d'universités dans le monde s'emballent pour The PHD Movie. Tiré d'une bande dessinée créée par un étudiant de Stanford il y a 14 ans, le film raconte les tribulations de quatre étudiants au doctorat qui tentent de se sortir du sous-sol des hautes sphères universitaires.
Les deux héros, Cecilia et l'étudiant sans nom, corrigent des montagnes d'examens pour le lendemain, exécutent des tâches en laboratoire «qu'un singe pourrait faire», passent leur vie à l'université pour faire avancer la science d'un demi-millimètre - et ils peinent à obtenir une parcelle de gratitude de leurs directeurs de recherche.
Jeudi soir, pas une scène du film ne défilait sans que des étudiants se tapent les cuisses. Mais certains devaient aussi rire jaune.
À l'Université Laval, qui n'est pas une exception, plus d'un tiers des étudiants ne terminent pas leur doctorat. Selon une recension des données du bureau du registraire effectuée par David Litalien, un candidat au doctorat en orientation, 36 % de tous les étudiants qui ont amorcé leur doctorat en 2000 l'avaient abandonné en 2009.
Après neuf ans, 58 % des étudiants avaient obtenu leur diplôme, un taux comparable aux autres universités québécoises. Les 6 % restant étaient encore inscrits, mais n'avaient pas terminé leur doctorat.
Contrairement aux élèves du secondaire et aux étudiants du cégep et du premier cycle universitaire, les doctorants qui abandonnent leurs études ne font pas beaucoup parler d'eux. «C'est des décrocheurs oubliés», dit M. Litalien.
«Les universités mettent plus d'emphase sur le recrutement des candidats que sur leur rétention, ajoute-t-il. Pour eux, c'est plus payant que d'essayer de faire diplômer ceux qui ont déjà commencé.» Souvent, les raisons qui mènent les doctorants au décrochage ont toutefois plus à voir avec les étudiants eux-mêmes qu'avec l'université. Comme partout, certains abandonnent à cause de problèmes personnels ou familiaux. D'autres se rendent compte qu'ils n'ont pas les compétences ou se font offrir un emploi plus alléchant et moins accaparant.
Après la projection, une étudiante de 35 ans qui a terminé un doctorat en microbiologie a confié au Soleil : «Toutes mes amies ont des enfants et sont mariées. Un doctorat, ça décale ta vie de 10 ans.»
Long et ardu
Selon Statistique Canada, l'âge moyen d'un diplômé au doctorat est de 36 ans et la durée moyenne des études menant au diplôme est de cinq ans et neuf mois. Les doctorants en sciences sociales prennent plus de temps - en moyenne un an de plus qu'en génie, par exemple.
Doyenne de la faculté des études supérieures de l'Université Laval, Marie Audette convient que les études doctorales sont longues et ardues. «Si l'étudiant n'a pas une motivation à tout casser dès le départ, ça va être difficile pour lui de se rendre au bout.»
S'il faut être motivé pour décrocher un Ph. D, il faut l'être encore plus quand on déteste son directeur de recherche.
Pour les étudiants de troisième cycle, le directeur de recherche est en quelque sorte un patron. Officiellement, c'est lui qui les «encadre». Mais c'est aussi lui qui détermine leur charge de travail, les embauche dans un laboratoire, décide avec qui ils vont travailler, si leur nom va figurer dans un article scientifique ou s'ils vont participer à une prestigieuse conférence à Honolulu.
«C'est pas compliqué, ils ont droit de vie ou de mort sur toi», tranche une doctorante en génie, qui préfère elle aussi garder l'anonymat, pour ne pas s'attirer de représailles.
En octobre, le Centre de traitement et de prévention du harcèlement de l'Université Laval (CPIMH) signalait dans son rapport annuel l'«existence de situations malsaines, voire de traitements abusifs, dont seraient l'objet des étudiants du deuxième cycle et troisième cycle ou postdoctorants de la part de leur superviseur ou de leur directeur de thèse».
«Ces situations-là ont toujours des conséquences très graves, comme l'abandon des études, des dépressions sévères ou bien l'incapacité de poursuivre dans la carrière ou le domaine d'études», remarque le directeur du CPIMH, Jacques Moreau.
Dans son rapport annuel, l'ombudsman de l'Université, Nancy Chamberland, déplorait le même problème, énumérant le «manque de suivi régulier de certains directeurs en raison du trop grand nombre d'étudiants à superviser, la course aux subventions, les absences prolongées en raison d'obligations professionnelles à l'étranger, les conflits larvés ou ouverts avec des professionnels de recherche dans les laboratoires».
Loin d'être «dramatique»
La doyenne des études supérieures, Marie Audette, se dit consciente que tous ces facteurs peuvent plomber la motivation des doctorants, mais estime que la situation est loin d'être «dramatique» à l'Université Laval.
Mme Audette soutient que de nombreux efforts sont faits pour retenir les doctorants, auxquels l'institution offre plusieurs services d'aide et un nouveau guide de cheminement sur Internet.
Ce guide insiste notamment sur l'importance, à la fois pour les étudiants et leurs directeurs, de fixer des attentes claires en début de parcours, note la doyenne.
Selon elle, il serait même possible d'augmenter le taux de diplomation au doctorat, qui stagne depuis des années, à l'Université Laval comme ailleurs.
Pourvu, peut-être, que l'institution achète les droits du PHD Movie?