Les parents des trois garçons expulsés du Séminaire des Pères Maristes ont l’impression que leur silence a nui à leur enfant.

Pères Maristes: sonnés par le «lynchage» de leurs fils expulsés

«J’ai l’impression d’avoir laissé mon enfant se faire piétiner.»

Les parents des garçons expulsés cette semaine par le Séminaire des Pères Maristes n’ont jamais donné leur version des faits ni publiquement ni à la direction de l’école en raison de l’enquête sur les allégations de partage, par leurs fils, de photos à caractère sexuel de trois jeunes étudiantes. L’enquête est maintenant terminée; le dossier doit être transmis cette semaine au procureur de la Couronne de la Chambre de la jeunesse qui décidera si des accusations de possession et distribution de pornographie juvénile doivent être portées.

Le Soleil a rencontré mercredi trois parents, que nous appellerons Julie*, Luc* et Daniel* pour préserver l’anonymat de leurs fils, âgés de 13 ans.

Ces parents ont l’impression que leur silence a nui à leur enfant. «Ceux qui ont crié le plus fort ont tout eu», estime Julie, en contenant difficilement ses larmes. «Moi, je m’en veux, j’ai le sentiment d’avoir laissé une machine le piétiner.»  

Les parents des garçons affirment qu’ils ne banalisent aucunement les allégations faites par les jeunes filles. «Je ne dis pas que mon gars est parfait, insiste Luc. S’il a fait les choses alléguées, il sera puni par la justice!»

Les parents ne nient pas non plus la peine et le stress vécus par les étudiantes. Les mères des plaignantes ont témoigné à Radio-Canada cet été de la détresse des filles. L’une d’elles a été hospitalisée durant quelques semaines en pédopsychiatrie avant de pouvoir revenir à l’école. 

Les parents des garçons constatent que, alors que l’enquête policière n’était même pas terminée, leurs fils ont été victimes d’un lynchage «digne du Far West», jette Luc, dégoûté.

Pendant des semaines, sur les réseaux sociaux, les garçons ont été associés à la culture du viol et traités d’agresseurs sexuels. Plus de 2800 personnes ont signé une pétition en ligne pour exiger leur départ de l’école.

Confiance trahie

Après la dénonciation des jeunes filles, les six garçons ont été arrêtés le 18 avril. La direction du Séminaire des Pères Maristes avait averti les parents que la sanction serait sévère pour envoyer un message aux 650 élèves sur l’usage des photos et des téléphones cellulaires. «On était très d’accord avec une sanction sévère, dit Julie. Mais la direction nous a aussi dit : “Rassurez-vous, jamais on ne va les expulser. On ne transfère pas le problème aux voisins”».

Les six adolescents ont été suspendus deux semaines à la maison, puis ont suivi leurs cours pendant deux semaines dans un pavillon voisin du pavillon principal. Pour être certains de ne jamais croiser les plaignantes, ils devaient arriver après et quitter avant les autres élèves.

Devant l’incertitude de la situation, les parents cherchent d’autres écoles pour leurs garçons. Ils reçoivent des offres d’autres établissements privés. «Certains professeurs nous l’ont un peu reproché, signale Julie. Ils nous disaient : “lâchez-nous pas!”»

Le 21 juin, la direction du Séminaire des Pères Maristes annonce par écrit à tous les parents que les six garçons seront réintégrés à la rentrée 2018-2019. Les sanctions imposées sont qualifiées d’appropriées dans les circonstances. 

Les parents des garçons partent en vacances, sûrs que leurs fils retrouvent leur milieu scolaire à l’automne. «J’avais eu l’assurance de l’école qu’on reprenait mon garçon sauf si un ordre de la cour venait interdire les contacts avec les plaignantes», explique Luc.

Aucun ordre n’est venu; les engagements liés à une promesse de comparaître sont même tombés le 1er août.

National entre en scène

Tout l’été, les parents assistent à un crescendo de pression sur l’école de Sillery. Plusieurs chroniqueurs dans les médias, partout au Québec, critiquent la décision de réintégrer les garçons. Le collectif Québec contre les violences sexuelles lance sa pétition. Le mot-clic #pèressexistes commence à circuler. Des rumeurs de chaînes humaines à la rentrée devant les Pères Maristes se mettent à courir.

Le Séminaire des Pères Maristes embauche la firme de relations publiques National pour obtenir des conseils sur la gestion de ce qui est devenu une tempête médiatique. 

Le directeur François Sylvain (qui a refusé notre demande d’entrevue mercredi) a demandé à rencontrer tous les parents impliqués, filles et garçons, la semaine dernière pour sonder leurs intentions. Cinq des six garçons veulent rester. Le sixième s’est déjà inscrit ailleurs. Une seule des trois jeunes filles reviendra. 

«C’était la volonté de mon garçon de rester à l’école, explique Daniel. Il a la même gang de sportifs depuis le primaire, il est connu de tout le monde.»

Julie considérait aussi que les Pères Maristes restait le meilleur milieu pour son plus jeune fils parce qu’il y a toujours été bien accueilli et entouré. 

Samedi dernier, les parents se font dire de rester disponibles pour connaître l’issue d’une décision du conseil d’administration. En après-midi, ils reçoivent un appel du directeur leur annonçant que le contrat de services éducatifs de leur enfant est résilié. «On ne nous a jamais donné les motifs, affirme Luc. On nous laissait jusqu’à 18h pour confirmer si on retire nos garçons de nous mêmes ou si le conseil d’administration va de l’avant avec sa décision.»

Deux des cinq garçons décident de quitter l’école. Julie, Luc et Daniel mandatent leur avocat pour discuter avec l’avocat du Séminaire des Pères Maristes afin de trouver une solution respectueuse pour tous.

Lundi avant-midi, une journaliste de TVA est devant l’établissement de Sillery. L’avocat des trois parents se fait dire qu’il a 20 minutes pour que ses clients acceptent de retirer volontairement leur garçon avant que la station de télé annonce leur expulsion. «C’est National qui gère la patente et National veut sortir la nouvelle», écrit l’avocat. Les parents n’auront jamais le temps de faire le retrait volontaire. 

Ces derniers jours, la direction du Séminaire des Pères Maristes a reçu près de 300 lettres appuyant la réintégration des garçons de la part de parents et d’anciens étudiants.

Les parents d’un des garçons expulsés ont reçu un message d’un membre influent du conseil d’administration, qui s’inquiète de l’issue du dossier. «Je me questionne beaucoup sur ce qui se passe au sein de notre école et à l’extérieur, écrit l’administrateur. J’en suis rendu à me demander ce qui prime dans notre société : les valeurs ou ce que les médias transmettent.»

Julie, Luc et Daniel cherchent une école qui accueillera leur fils dans quelques jours. Julie a essuyé un refus d’une école privée qui avait pourtant accepté son fils à la fin juin. «On nous dit qu’il n’y a plus de place.»

* Noms fictifs