Un ostéopathe soigne un patient à la Clinique d'ostéopathie Multi à Québec. L'ostéopathie est reconnue comme discipline professionnelle au Canada anglais, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans plusieurs pays d'Europe, mais pas au Québec.
Un ostéopathe soigne un patient à la Clinique d'ostéopathie Multi à Québec. L'ostéopathie est reconnue comme discipline professionnelle au Canada anglais, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans plusieurs pays d'Europe, mais pas au Québec.

L'Université Laval ferme la porte à l'ostéopathie

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
L'ostéopathie a échoué à son examen d'admission à l'Université Laval.
Devant la réticence de la faculté de médecine, qui doutait de la crédibilité scientifique de la discipline et de sa capacité à l'accueillir, l'Université a abandonné son projet de créer un baccaularéat-maîtrise en ostéopathie.
La direction de l'Université a pris la décision en dépit d'un avis favorable de la Commission des études, qui s'occupe d'évaluer les nouvelles formations à l'Université Laval. «On ne voulait pas aller plus loin sans avoir un appui de la faculté de médecine», indique Bernard Garnier, vice-recteur aux études à l'Université Laval. «Ce n'est pas possible.»
L'Université Laval aurait été la première université québécoise à offrir un programme en ostéopathie, une thérapie manuelle qui vise à rétablir l'équilibre du corps (pour soigner une douleur à l'épaule, un ostéopathe peut, par exemple, s'attarder au cou ou au foie).
Bien que de plus en plus de gens consultent des ostéopathes au Québec, la discipline n'est pas reconnue dans la province. L'Office des professions du Québec étudie actuellement une demande de reconnaissance de la profession. L'ostéopathie est reconnue comme discipline professionnelle au Canada anglais, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni, en France et dans plusieurs autres pays d'Europe, mais pas au Québec.
Dans la province, entre 1000 et 1200 ostéopathes exercent leur métier sur une base régulière. De nombreuses cliniques d'ostéopathie ont des listes d'attente et manquent d'ostéopathes. Pour le moment, seules des écoles privées offrent des formations en ostéopathie.
Le Collège d'études ostéopathiques, à Montréal, préparait le programme depuis deux ans et demi avec l'aide de la direction de l'Université Laval, avant que l'avis d'un comité de la faculté de médecine fasse dérailler le projet.
«Nous avions une très bonne atmosphère et beaucoup de coopération», a écrit au Soleil le président du Collège d'études ostéopathiques, Philippe Druel­le. «Rien ne laissait présager cette déplorable conclusion rapide et sans réel fondement comparé aux efforts consentis par les deux institutions.»
Dans un avis de neuf pages, un comité présidé par le vice-doyen au secteur de la réadaptation de la faculté de médecine, Claude H. Côté, a estimé «qu'il est prématuré et risqué d'aller de l'avant» avec un bac-maîtrise en ostéopathie, y voyant «un enjeu de crédibilité» et de «nombreuses embûches organisationnelles».
Volte-face
Avant que la faculté de médecine émette un avis défavorable, la Commission des études avait jugé que l'ostéopathie avait sa place à l'Université.
La Commission, qui compte une vingtaine de professeurs membres, a passé un peu plus de deux ans à se renseigner sur l'ostéopathie. Elle a consulté une masse de documentation et invité plusieurs personnes d'horizons et d'opinions opposés. «Ça a été long et on a investi beaucoup pour essayer de voir : est-ce que ça vaut la peine?», a dit au Soleil le président de la Commission, François Pothier.
La Commission a finalement émis un avis favorable à la création d'un programme d'ostéopathie à l'Université Laval et recommandé que le programme soit «préférablement» sous la responsabilité de la faculté de médecine.
«Nous aussi on était conscient que ça manquait de fondements [scientifiques], dit M. Pothier. Mais quand la psychologie a commencé, ça manquait de fondements aussi. On ne connaissait pas tout. Le domaine a évolué parce qu'on lui a donné une chance de se développer et d'évoluer.»
«Incertitude» scientifique
Joint au téléphone, le président du comité formé à la faculté de médecine pour examiner le programme d'ostéopathie, Clau­de H. Côté, a insisté sur les contraintes «au plan organisationnel» qui empêchent la faculté de médecine d'accueillir un programme d'ostéopathie, comme la nécessité de former et d'embaucher de nouveaux professeurs.
Il a toutefois nié que le comité ait mis en doute la pertinence d'un programme d'ostéopathie. «On ne nous a pas demandé de nous pencher sur la pertinence ou la qualité pédagogique de ce qu'il y avait dans le projet déposé de 200 quelque pages, a-t-il dit. On n'a pas fait ça du tout.»
L'avis du comité présidé et signé par M. Côté, que Le Soleil a obtenu, mentionne pourtant clairement que «l'avis s'articule autour de deux axes», en l'occurrence : «1. La crédibilité/légitimité scientifique ou professionnelle de la discipline» et «2. Les implications organisationnelles de l'implantation d'un tel programme dans la faculté». Dans son avis, le comité fait également état d'une incertitude sur «la qualité des preuves scientifiques sur lesquelles reposent les approches ostéopathiques». Il indique que les données sont rares sur les effets de l'ostéopathie et qu'elles portent en majorité sur les douleurs associées «aux pathologies de type musculo-squelettique».
L'avis souligne que «l'approche américaine» de l'ostéopathie est reconnue pour sa capacité à soigner ce type de pathologie, notamment les maux de dos. Mais il met en doute la prétention des écoles européennes - desquelles s'inspirait le programme d'ostéopathie élaboré par le Collège d'études ostéopathiques - à pouvoir soigner davantage que les muscles et le squelette.
Les écoles européennes, note le comité, prétendent que l'ostéopathie peut soigner «un nombre important de problèmes de santé courants», comme l'asth­me, les troubles du sommeil, les états dépressifs et an­xieux ou les troubles de l'attention. Or, après plus d'un siècle d'histoire de la discipline, la validité de cette approche n'a pas encore été démontrée, tran­che le comité.
Le secrétaire de l'Association des ostéopathes du Québec, Marc Gagnon, réfute cette affirmation. Il souligne que plusieurs recherches ont démontré que l'ostéopathie pouvait aller beaucoup plus loin que le système musculosquelettique en ciblant certaines tensions du corps.
Ouverture
Malgré ses réticences, le comité de la faculté de médecine a ouvert la porte à une formation universitaire en ostéopathie réservée aux détenteurs d'une formation en sciences de la san­té, qui serait reconnue par l'Ame­rican Osteopath Association (AOA).
Aux États-Unis comme au Canada anglais, il faut avoir complété des études en médecine pour obtenir le titre d'ostéopathe (O.D.).
Selon le président du Collège d'études ostéopathiques, Philip­pe Druelle, un ostéopathe manuel n'a pas besoin d'être médecin pour bien faire son travail. M. Druelle croit par contre qu'il faudrait que l'Université Laval offre au moins un bac et un diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en ostéopathie pour former des ostéopathes qualifiés.
Dans un rapport publié en novembre 2010 sur l'ostéopathie, l'Organisation mondiale de la santé estime qu'un diplôme en ostéopathie devrait comporter au moins 4200 heures d'études, soit l'équivalent d'un bac-maîtrise. «Un certificat ne serait pas suffisant et ce serait même irresponsable», dit Philippe Druelle.
«On peut être un très bon médecin, un très bon physiothérapeute et un très mauvais ostéopathe.»