Avant d’apprendre le français, César Prinqué avait déjà un conjoint francophone, ce qui a sûrement facilité son apprentissage, selon la professeure Édith Sanfaçon, mais qui rappelle que la situation est différente, par exemple, pour un Birman de 76 ans qui a moins d’interaction sociale.

Les différents visages de la francisation

Les immigrants sont de plus en plus nombreux au Québec et les enseignants en francisation, de plus en plus rares, mais combien nécessaires pour bien assurer leur intégration. Le Soleil a rencontré Édith Sanfaçon, qui enseigne en francisation au Cégep de Sainte-Foy, et César Prinqué, un Péruvien installé à Québec depuis un peu plus d’un an, pour en savoir plus sur le cheminement que suivent les immigrants inscrits aux programmes de francisation.

Au Cégep de Sainte-Foy, la francisation, c’est 13 enseignants et une dizaine de classes comptant entre 13 et 20 élèves chacune. On retrouve aussi des classes de francisation à l’Université Laval, dans d’autres institutions scolaires et dans des organismes communautaires. Pour Édith Sanfaçon, César Prinqué est la «rockstar» de la francisation. C’est qu’il a appris aisément la langue de Molière, qu’il ne parlait pas du tout à son arrivée au Québec, et qu’il s’exprime en français de façon excellente seulement un an plus tard, assaisonnant même ses phrases de toé et de icitte de temps à autre.

«Moi, au départ, je voulais vraiment apprendre le français, je trouvais que c’était une langue magnifique et sexy, c’est pour ça que ça a été facile pour moi d’apprendre», explique César, qui voulait bien connaître la langue avant de se mettre à la recherche d’un emploi. «Ça m’a pris trois mois pour m’exprimer un peu en français. Il n’y a pas de formule magique. Il faut faire des efforts.»

Il faut dire que César avait un autre facteur facilitant : son conjoint est un Québécois francophone. «Comme ça j’ai quelqu’un pour pratiquer!» indique-t-il, un constat qui est partagé par son enseignante. «On le voit au quotidien dans nos classes. Ceux qui ont d’autres occasions de parler en français ailleurs qu’à l’école, c’est-à-dire au travail et à la maison, avancent plus vite. Ça inclut ceux qui sont en couple avec un Québécois ou une Québécoise. Je dis toujours à mes étudiants de se mettre dans des situations où ils vont entendre et devoir parler français.»

De 25 à 30 heures

Les étudiants en francisation à temps plein passent de 25 à 30 heures par semaine dans une salle de classe avec leur professeur et un animateur. «Les premiers jours, c’était difficile. On sortait de là fatigué», explique César, qui a eu énormément de difficulté avec le pronom «en», qui n’existe pas en espagnol.

Les élèves ne sont pas tous égaux. Il y a des classes de français pour immigrants alphabétisés et des classes de français pour immigrants peu alphabétisés. «Malgré tout, les thèmes restent les mêmes. C’est la façon d’aborder qui est différente, car parmi les immigrants peu alphabétisés, on compte beaucoup de gens qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine, notamment des Birmans et des Bhoutanais», explique Mme Sanfaçon. Mais même pour les personnes qui ne connaissent pas un mot de français ni d’anglais, les périodes où l’élève et le professeur ne se comprennent pas du tout ne durent pas très longtemps selon elle.

«Après quelques jours, on développe des techniques pour communiquer plus facilement, des signes, des petits mots, des images», indique l’enseignante qui parle quatre langues, mais n’utilise que le français en classe. «Pour les latinos comme moi, c’est plus facile, car la langue française ressemble quand même à l’espagnol», fait remarquer César. 

Attentes différentes

Les attentes ne sont pas non plus les mêmes envers tous les élèves de la part des enseignants. «Ce n’est pas la même chose pour quelqu’un comme César, qui est jeune et qui parlait déjà espagnol et anglais, que pour un monsieur birman de 76 ans qui n’a jamais parlé d’autre langue de sa vie. Dans ce dernier cas, je serai heureuse s’il en vient à être capable de remplir un formulaire simple alors que pour quelqu’un comme César, les attentes sont plus élevées», indique Mme Sanfaçon.

L’apprentissage des langues semble aussi plus facile chez les jeunes. «Ils vont à l’école et se font des amis francophones. Plusieurs de mes étudiants plus âgés me disent d’ailleurs que leurs enfants les aident beaucoup à apprendre», poursuit-elle. Il y a aussi les particularités locales. Édith Sanfaçon souligne que plusieurs de ses élèves lui demandent ce que veut dire tsé, pis et .

Et les cours de francisation, ce n’est d’ailleurs pas que l’apprentissage de la langue. «Il y a aussi l’aspect culturel. Par exemple, on a récemment fait une sortie à la cabane à sucre. Quand je leur dis que le temps des sucres ne dure qu’un mois, plusieurs sont impressionnés qu’on se donne tout ce mal!» rigole Édith Sanfaçon. «Je leur parle aussi des athlètes québécois, des artistes québécois, de l’histoire. J’ai parlé à mes élèves de la dernière course d’Alex Harvey. Parfois, on écoute des chansons québécoises. Je leur enseigne comment interagir avec les gens, comment se passe une entrevue d’embauche ici, comment serrer la main, plusieurs aspects qui faciliteront leur intégration culturelle.»

Bref, grâce à des enseignantes passionnées comme Édith Sanfaçon, plusieurs César peuvent s’intégrer plus facilement à la société québécoise. Cependant, comme dans les autres domaines de l’enseignement, les professeurs se font plutôt rares malheureusement. «Quand j’ai terminé mon baccalauréat en français, langue seconde, à l’Université Laval, on n’était même pas 20 finissants. Et ce n’est pas la majorité qui va en francisation même s’il y a des besoins. Plusieurs vont enseigner dans les commissions scolaires anglophones, au Canada anglais ou dans un autre pays. Je n’en connais que deux de mon année qui sont en francisation», fait-elle remarquer en terminant.