Joël Monzée, docteur en neurosciences et psychothérapeute, croit que le Québec est mûr pour une grande campagne de sensibilisation sur les dangers des écrans en bas âge.

La santé du cerveau menacée par les écrans

Ils sont déjà accusés de contribuer à l'obésité et à un sommeil défaillant. Mais les écrans peuvent également compromettre le développement du cerveau des très jeunes enfants qui y sont exposés trop tôt et de façon trop fréquente.
Joël Monzée, docteur en neurosciences et psychothérapeute, croit que le Québec est mûr pour une grande campagne de sensibilisation sur les dangers des écrans en bas âge. Parce que ceux-ci finissent par nuire au développement global et au comportement des jeunes. «Tout au long de la vie, le cerveau va se construire et changer en fonction de ce avec quoi on le nourrit», explique M. Monzée.
Le cerveau d'un enfant trop exposé à des émissions à la télévision, à des jeux sur la tablette, l'ordinateur ou le cellulaire comprend le monde qui l'entoure à partir de ces images. Et non par rapport à son vécu corporel et à ses expériences d'interaction avec les autres.
«Ce dont on se rend compte, c'est que les enfants qui passent trop de temps sur les tablettes ont de la difficulté à se dessiner, même à l'âge de 7 ou 8 ans. Ils dessinent de grosses patates, ou des bonshommes allumettes, car ils ont de la difficulté à représenter leur corps dans l'espace», indique M. Monzée. Un enfant qui n'a pas assez couru, culbuté, dessiné ou découpé, parce qu'il passait le temps devant l'écran, se dirige droit vers des difficultés d'apprentissage dès la maternelle.
«L'objectif, c'est pas de mettre les écrans à la poubelle. Ils sont très utiles dans nos vies et peuvent même aider à faire des apprentissages. C'est vraiment quand l'écran devient le loisir le plus important que c'est néfaste», explique M. Monzée. Dans sa pratique, celui-ci remarque que les familles qui décident de diminuer le temps d'écran à la maison voient leurs enfants avoir de nouveau le goût de vivre la vie de famille et aussi la vie de classe, en interaction avec les autres.
Mais il sait que ce n'est pas facile d'enlever un écran des mains d'un enfant, car ce dernier développe rapidement une dépendance à celui-là. «Le but, c'est pas de culpabiliser personne. Ni les parents ni les enseignants, qui s'en servent pour avoir un break, et c'est légitime parfois. Mais il faut juste faire attention aux abus et retrouver l'équilibre.»
De pair avec la coach familiale Nancy Doyon, M. Monzée a d'ailleurs créé l'an dernier l'Institut coaching et neurosciences. Ce portail offre plusieurs formations gratuites en ligne qui s'adressent aux parents, aux enseignants et aux éducateurs qui veulent comprendre comment le cerveau apprend.
Risque d'intimidation
M. Monzée explique que différents travaux de recherche pointent vers la surdose d'écrans comme coupable de différentes difficultés qui affligent les jeunes aujourd'hui: le manque de concentration, l'hyperactivité, la dyslexie, la dysorthographie et autres troubles de comportement.
Une étude scientifique de Linda Pagani, de l'Université de Montréal, soutient que plus un enfant de 2 ans passe de temps devant la télévision, plus il risque de subir de l'intimidation à la fin de son primaire. Selon la chercheure, le développement des relations sociales est crucial durant la petite enfance, et c'est par le contact avec les autres que le petit apprend l'affirmation de soi et la parole. Ce que la télévision ne peut lui enseigner.
«Je pense que les enseignants se tirent dans le pied en utilisant trop la tablette», lance aussi M. Monzée. Car ils n'arriveront jamais à être aussi stimulants que des applications qui font tomber de l'or ou jouer de la musique quand l'enfant a une bonne réponse.
M. Monzée explique que l'enfant a besoin de s'ennuyer pour être créatif. Le New York Times a révélé en 2014 que Steve Jobs, le fondateur d'Apple, limitait l'accès aux outils technologiques chez ses propres enfants. Plusieurs médias ont relaté que les hauts dirigeants qui travaillent dans la Silicon Valley en Californie paient à leurs enfants une école privée totalement dépourvue de tablettes ou d'ordinateurs: la Waldorf School of the Peninsula. Question de permettre à leur imagination et à leur créativité de se développer.
Pour M. Monzée, la surstimulation à travers les écrans peut même affecter le développement de passions ou le choix de carrière chez les jeunes du secondaire. «Ils ne se posent jamais la question de ce qui est bon pour eux, de ce qu'ils aiment faire.»
***
Temps maximal recommandé devant un écran (tous types confondus)
>> 0 à 2 ans: aucun
>> 2 à 4 ans: une heure par jour
>> 5 à 11 ans: deux heures par jour
Source: recommandations officielles de la Société canadienne de pédiatrie
L'écran qui stimule l'hormone du plaisir
Pourquoi est-ce que tout parent qui ferme la télévision, l'ordinateur ou la tablette que son enfant est en train de regarder peut s'attendre à le voir pleurer ou piquer une crise? «Parce que l'enfant est en manque, son cerveau est en manque», lance le docteur en neurosciences Joël Monzée.
Le spécialiste explique qu'après une heure passée devant la télévision ou un autre écran, le cerveau de l'enfant doit prendre quelques minutes pour faire un rééquilibrage, pour s'habituer à ne plus être surstimulé.
Regarder une émission, jouer à un jeu vidéo ou écrire frénétiquement des messages sur les médias sociaux stimule une zone du cerveau qui est celle du plaisir. Le cerveau sécrète une hormone, nommée dopamine, qui est reliée au plaisir et à la dépendance.
«Il y a une fébrilité, une difficulté d'arrêter qui s'installe. Pour écrire vite ou pour gagner à un jeu vidéo, il faut que le cerveau stimule les zones du petit chasseur qui est en moi», explique M. Monzée.
Ce petit chasseur, qui se retrouve en état de stress intense ou de surexcitation, n'est pas nécessairement le bienvenu ensuite dans les interactions à la maison ou en classe. «Par exemple, dans un jeu où il faut tuer des zombies, on devient un excellent guerrier. Mais si à un moment donné, le zombie devient le petit frère ou le voisin, c'est moins drôle», exprime M. Monzée.
Établir des limites
Le spécialiste croit qu'il faut apprendre à dire non aux enfants qui demandent sans cesse un contact avec un écran, pour ne pas qu'ils développent une dépendance. «Si mon enfant me suppliait d'avoir un verre de vin par jour, parce qu'il en retire du plaisir, je dirais non. Ça devrait être la même chose pour les écrans. Il faut établir des limites», explique M. Monzée.