La facé cachée de l'estime de soi

Depuis plus de 20 ans, elle régnait sur le petit univers de l'éducation des enfants. En manquer, disait-on, poussait les gamins vers le décrochage, voire la violence. En avoir, au contraire, favorisait leur réussite et leur bonheur. Ce Saint Graal dont on ne pouvait jamais abuser, c'était l'estime de soi, que tout parent consciencieux devait cultiver chez son enfant en le complimentant aussi souvent que possible. Mais voilà, on se rend maintenant compte que cette vache sacrée n'était peut-être pas le pain béni qu'on croyait...
Depuis quelque temps, en effet, les livres et les articles savants défilent sur ce thème à un débit troublant, et leurs titres - comme L'estime de soi: une controverse éducative, ou bien The Dark Side of High Self-Esteem - laissent peu de doute sur leur conclusion: oui, on peut avoir trop d'estime de soi, et il est bien possible que de nombreux parents depuis 20 ou 30 ans y aient accordé trop d'importance.
Née dans les années 80 en Californie, l'idée voulant que l'estime de soi puisse régler toutes sortes de problèmes a largement fait son chemin depuis. Combien de livres à ce sujet trouve-t-on sur les étagères des librairies? Combien de parents hésitent à placer leurs enfants dans des situations où ils peuvent échouer, de crainte de ternir leur image d'eux-mêmes?
«Dans les 10 dernières années, quand je demandais à mes étudiants de faire un plan d'intervention pour tel ou tel type d'enfant, ils revenaient à peu près toujours sur l'estime de soi», témoigne d'ailleurs Marcel Trudel, tout juste retraité du Département de psychoéducation de l'Université de Sherbrooke.
«Concept surappliqué»
Or il est loin d'être certain qu'un jeune qui s'aime beaucoup réussira mieux que les autres - sans compter la question de savoir s'il sera plus heureux. «La compréhension que M. et Mme Tout-le-Monde ont de l'estime de soi a été embrouillée parce que le concept a été surappliqué. C'est certainement important, mais on a développé cette fausse notion que les parents devraient constamment récompenser et complimenter leurs enfants. Ça ne fonctionne pas», déclarait récemment le psychiatre américain Allan Josephson dans la revue Psychology Today.
Et la recherche sur la question va dans le même sens. Dans une étude publiée récemment dans Development and Psychopathology, des psychologues de Nouvelle-Zélande ont mesuré l'estime de soi de 1000 adolescents de 15 ans, puis les ont suivis jusqu'à l'âge de 25 ans. Résultats: quand on élimine l'effet de facteurs confondants - provenir d'un milieu violent, par exemple, cause à la fois une image de soi négative et des problèmes de comportement -, «les effets de l'estime de soi pendant l'adolescence sur l'histoire de vie sont faibles», voire presque inexistants, concluent les auteurs.
Les intimidateurs n'ont pas une piètre opinion d'eux-mêmes
Pire encore, d'autres études ont aussi démoli l'idée, elle aussi répandue, selon laquelle les gens violents ou les enfants intimidateurs ont une piètre opinion d'eux-mêmes. En fait, c'est plutôt le contraire. En 2008, des chercheurs ont publié une expérience menée sur 163 enfants de 10 à 13 ans, où une partie d'entre eux participaient à ce qu'ils croyaient être un jeu de vitesse sur ordinateur contre d'autres enfants du même âge.
Après un premier match (truqué) qui se soldait par une défaite très humiliante, ils remportaient tous un second affrontement (lui aussi truqué), et se voyaient offrir la possibilité de faire souffrir leur second adversaire en lui faisait entendre un son extrêmement puissant - douleur elle aussi factice, évidemment.
Or contrairement à ce qu'on serait porté à croire, les enfants qui avaient une faible estime d'eux-mêmes ne se sont pas avérés plus cruels que les autres. Au contraire, ce sont les gamins qui s'aimaient le plus qui ont infligé le plus de souffrance à autrui.
«Vaccin social» à mettre en contexte
Pour un concept qui a déjà été décrit comme un «vaccin social» presque universel, la chute n'est pas banale, il faut l'admettre. Alors, a-t-on trop insisté sur l'estime de soi au Québec? A-t-on eu tort de recommander aux parents de complimenter leurs enfants à la moindre occasion?
En fait, dit le chercheur de l'Université Laval Égide Royer, spécialiste des jeunes en difficulté, «on a surtout oublié de dire que l'estime de soi, c'est très contextuel».
«Dans l'état actuel des connaissances, ajoute-t-il, l'estime de soi est une résultante plutôt qu'une cause. On ne peut pas débarquer dans un groupe de décrocheurs et travailler sur leur estime d'eux-mêmes en pensant que quand ils vont s'aimer, ils vont retourner à l'école. [...] Si j'ai un jeune qui ne sait pas patiner dans une équipe de hockey, je n'améliorerai pas son coup de patin en m'asseyant souvent avec lui pour lui dire à quel point il est important. C'est plutôt en travaillant sur son patin que son estime va s'améliorer.»
Et puis, ajoute la psychologue pour enfants Nadia Gagnier (comme beaucoup d'autres intervenants que nous avons interviewés, d'ailleurs), encore faut-il s'entendre sur ce qu'est l'estime de soi, car «il ne faut pas confondre avec la survalorisation des enfants» - un problème que Mme Gagnier dit voir relativement souvent.
«S'estimer, ça ne veut pas dire ignorer ses faiblesses», précise-t-elle. Quand un enfant est survalorisé, quand son entourage le complimente sans arrêt et lui évite toute situation d'échec et toute limite, explique la psychologue, son image de lui-même peut alors être très positive, mais elle sera aussi très fragile, car composer avec l'échec n'est pas une aptitude innée. Ce n'est que lorsque l'on accepte ses limites et qu'on les intègre à l'idée que l'on se fait de soi-même que l'échec cesse d'être une menace pour l'estime de soi.
Et c'est comprise dans ce sens, enchaîne «Dre Nadia», que l'estime de soi (re)devient un atout pour un enfant, et même un adulte. «Ce serait une erreur d'arrêter de miser là-dessus, parce qu'il y a un paquet d'études qui montrent que ça agit comme une sorte de bulle protectrice qui nous aide à passer à travers les épreuves de la vie.»
Mais cela ne doit simplement pas se faire au détriment de l'encadrement et de notions comme le contrôle de soi, l'empathie et la persévérance, insiste-t-on désormais.
La naissance d'un mouvement
Né en Californie dans les années 70, puisant dans les idées de la psychologie humaniste des années 60 (en les caricaturant un brin, cependant), le mouvement de l'estime de soi reposait sur le constat que les gens qui réussissent bien ont en moyenne une image positive d'eux-mêmes, tandis que ceux qui échouent, décrochent, se droguent ou finissent en prison ont souvent une bien piètre opinion de leur personne.
De là, il n'y avait qu'un pas à franchir pour conclure qu'en améliorant l'estime de soi des jeunes, on les immuniserait, au moins en partie, contre beaucoup de problèmes sociaux.
Ce pas, l'État de la Californie l'a allègrement franchi en 1986, en mettant sur pied une «Task Force to Promote Self-Esteem». C'était ignorer le fait que c'est la réussite qui mène à l'estime de soi, et non l'inverse, mais l'idée avait quelque chose d'accrocheur et d'intuitif, et elle a fait tache d'huile par la suite.
Peut-être même trop, d'ailleurs: plusieurs études ont démontré que l'estime de soi et le narcissisme sont en hausse très marquée depuis les années 80 chez les étudiants des écoles secondaires et des universités américaines. Sur une échelle d'estime de soi allant de 0 à 40, un jeune Américain sur cinq obtenait un score de 40 en 2008, et la moitié se situait au-dessus de 35...