La garderie Les Pouces verts

Grandir à la ferme: la garderie dans le champ

Mardi matin, 10h. Sur le boulevard Louis-XIV, au nord de Beauport, les cigales chantent dans un grand champ où mûrissent les citrouilles de la ferme Bédard Blouin. À côté, une vieille maison fraîchement rénovée et additionnée d’une grande annexe moderne. Tout est calme… jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre sur le côté et laisse s’échapper une ribambelle d’enfants sautillants. Bienvenue dans une garderie nouveau genre, où la nature est au cœur de la vie quotidienne.

À peine sortis, les petits courent vers le champ. L’un d’eux s’arrête, ramasse une roche et la montre, tout fier, à son éducatrice Mélanie Deslauriers. Au menu aujourd’hui pour ce groupe de l’installation Les Pouces verts du CPE La Courtepointe: cueillette de fleurs sauvages, destinées au pressoir. «Tu vois, c’est celle-ci qu’il ne faut pas cueillir. Oh! Regarde la petite araignée!», lance Jennifer Carpentier, qui suit de près avec son propre groupe. 

Les enfants ont investi la garderie Les Pouces verts depuis quelques semaines seulement. Déjà, les petits et grands explorent le verger et les champs à chaque sortie. À terme, les groupes d’enfants âgés de 4 à 5 ans vont s’aventurer plus loin, dans la forêt qui borde la ferme Bédard Blouin, et y passer des journées complètes, repas et sieste compris. «Ils vont se bâtir des abris», explique Marie-Ève Larouche, directrice adjointe, qui nous fait le tour du propriétaire.

Le rêve d’une maman

Les Pouces verts, c’est l’aboutissement d’un projet de Sarah Bédard, de la ferme Bédard Blouin. Quand sa première fille est née, il y a cinq ans, elle s’est prise à rêver d’un endroit qui lui permettrait d’être en contact avec la nature, à l’image de ces garderies en forêt populaires en Scandinavie et en Allemagne, notamment. Quand elle a acheté une terre dotée d’une maison ancestrale juste à côté de la ferme, l’idée est devenue plus concrète. «J’ai toujours cherché un projet social qui pouvait s’arrimer avec les activités de la ferme, pour en faire bénéficier d’autres personnes», raconte-t-elle.

La directrice adjointe de la garderie Les Pouces verts Marie-Ève Larouche

Elle s’est rapidement butée aux tracas administratifs et à la lourdeur de la tâche de créer une garderie privée. Puis, au bout de trois ans est arrivé le partenaire qu’il fallait pour aller de l’avant: Michèle Leboeuf, de Grandir en forêt, a mis en relation Sarah Bédard et Cécilia Oliva, du CPE Pomme-Cannelle. Celui-ci venait de fusionner avec le CPE La Clé de Sol (l’entité s’appelle maintenant le CPE La Courtepointe), et disposait d’un permis pour créer 75 nouvelles places. «Ils avaient aussi une vision de pédagogie par la nature, il y a vraiment un engouement autour de ça», raconte Sarah Bédard, qui vient tout juste de donner naissance à son quatrième enfant.   

Les installations intérieures sont donc toutes neuves, lumineuses, bien conçues. Mais le cœur du projet, c’est de faire passer le plus de temps possible aux enfants en plein air, de les mettre en contact avec la nature, de les initier aux activités agricoles — outre les champs à l’extérieur, il y aura un potager aménagé en permaculture à l’intérieur avec la collaboration des Urbainculteurs.

Nombreux bienfaits

Les bienfaits de cette exposition soutenue à la nature, où l’exploration libre est reine, sont impressionnants, note Marie-Ève Larouche. «C’est assez énorme. D’abord, il y a une diminution du stress et ça développe l’estime de soi, c’est incroyable. Oui, on limite le danger, mais ils vont aller plus au bout de leurs capacités. Et ils ont habituellement un meilleur sommeil et un meilleur appétit», note-t-elle.


« Il y a une diminution du stress et ça développe l’estime de soi, c’est incroyable. Oui, on limite le danger, mais ils vont aller plus au bout de leurs capacités. Et ils ont habituellement un meilleur sommeil et un meilleur appétit »
Marie-Ève Larouche, directrice adjointe de la garderie Les Pouces verts

Au rayon des conditions gagnantes pour un tel projet: des vêtements appropriés pour la saison, une relation de confiance avec les parents, un milieu naturel peu aménagé. Pas question d’installer des modules de jeux dans la cour arrière. Il y a aura plutôt des rondins de bois, une cuisinette pour s’amuser avec de la boue, etc. 

Bien sûr, en hiver, les sorties ne seront pas toujours aussi longues, concède la directrice adjointe, puisqu’il y a une charte ministérielle de température à respecter pour les sorties. Il demeure toutefois possible de maximiser le temps passé dehors à l’intérieur de ces limites, pense-t-elle. 

Lors du passage du Soleil en cette fin d’été inaugurale, les petits croquaient déjà à belles dents dans les pommes du verger. On les regardait faire avec envie, il faut l’avouer… «Moi, j’ai grandi sur la ferme, je voulais ça pour mes enfants aussi, et je voulais que d’autres puissent vivre cette expérience», explique Sarah Bédard. Elle peut dire mission accomplie.

La garderie Les Pouces verts

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UNE PÉDAGOGIE QUI S'ENRACINE TRANQUILLEMENT

Le concept des garderies en nature est encore relativement peu connu ici. À Québec, il existe le projet Grandir en forêt, mené conjointement par l’initiative 1,2,3 Go! Limoilou et des services de garde du quartier, grâce auquel des enfants vont passer deux matinées par semaine au Domaine Maizerets. 

«Le projet Grandir en forêt a commencé comme une petite graine qu’on met en terre, à savoir de façon toute modeste», raconte Michèle Leboeuf. En 2016, elle travaillait pour 1,2,3 Go! Limoilou, et une responsable de service de garde en milieu familial, Marie-Pier Lajoie, l’a approchée avec un projet de pédagogie par la nature. Michèle Leboeuf, qui avait eu la chance d’approfondir ses connaissances sur le sujet en Allemagne, a décidé d’aider l’éducatrice à démarrer son projet, malgré la difficulté de trouver des bailleurs de fonds pour l’aventure. «Nous sommes allées, elle et moi, accompagner son groupe une fois par semaine au Domaine Maizerets, durant toute une année. Ça nous a permis d’expérimenter dans le contexte québécois et de garder des traces de tout ça», raconte-t-elle.

L’année suivante, Grandir en forêt a vraiment pris racine, et ce sont maintenant plusieurs groupes qui se déplacent, deux fois par semaine, du matin jusqu’à l’heure de la sieste, pour explorer les milieux naturels de ce grand parc de Limoilou.

Un environnement idéal pour se développer 

Tout ça a amené Michèle Leboeuf à travailler pour l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), comme responsable du projet ALEX (dérivé de «À l’extérieur»). «On ne cherche pas à instaurer, mais bien à soutenir les différentes initiatives [en lien avec la pédagogie par la nature]. Ce n’est pas toujours avec les mêmes solutions, parce que ce n’est pas la même réalité quand on est à Baie-Comeau ou au centre-ville de Mont­réal», explique-t-elle. 

«L’idée, précise Michèle Leboeuf, ce n’est pas de permettre à ce que les enfants soient en contact avec la nature uniquement pour connaître la nature. Bien sûr, ça fait partie du projet, mais c’est aussi de reconnaître que quand les enfants sont dans un milieu naturel, c’est un environnement idéal pour se développer. Le rôle de l’adulte n’est pas réservé à des situations d’interprétation de la nature. Il y a du beau jeu imaginaire qui émerge dans un lieu où il n’y a rien de prescrit. L’enfant va beaucoup plus loin dans sa créativité, car il doit transformer tout ce qu’il y a devant lui.»

Au-delà des bienfaits documentés sur le bien-être des tout-petits, Michèle Leboeuf note simplement : «Les enfants aiment ça. Quand on demande aux enfants ce avec quoi ils aiment jouer, immanquablement, ce qui ressort, partout dans le monde, c’est ça : des branches, de l’eau, de la terre, du sable.»