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Est-ce que les épreuves du ministère reviendront, et avec elles, les emplois qu’elles génèrent?  
Est-ce que les épreuves du ministère reviendront, et avec elles, les emplois qu’elles génèrent?  

Examens du ministère annulés: dur coup pour les correcteurs

Judith Desmeules
Judith Desmeules
Le Soleil
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Les examens du ministère ont été annulés pour la deuxième fois au secondaire, tout comme l’épreuve uniforme de français du cégep. Plus d’une centaine de correcteurs et correctrices sont parmi les dommages collatéraux.  

Chaque année, des personnes corrigent ces importants examens, ils sont des travailleurs de l’ombre, des pigistes engagés pour assurer le contrat. Avec l’annulation des épreuves, ils ont vu la majorité de leurs revenus s’envoler. 

Puis une question inquiétante s’est posée : est-ce que les épreuves du ministère reviendront, et avec elles, les emplois qu’elles génèrent?   

Au début du mois de janvier, le ministre de l’Éducation a annoncé l’annulation des examens du ministère pour le primaire comme au secondaire, afin de «baisser la pression».  

«Aucune compensation n’est prévue pour les correcteurs lorsque le ministère n’a pas de besoin en matière de correction», note un porte-parole du ministère par courriel. 

La correction des copies nécessite une dizaine de semaines de boulot pour quelque 150 correcteurs, qui gagnent des revenus de plus de 10 000 $ chacun.

«On l’a appris dans les médias, mais on s’en doutait bien. On est tous très déçus. Nous sommes des travailleurs contractuels la plupart du temps. On n’a pas toujours accès à l’assurance-emploi. C’est difficile pour plusieurs... On a un statut tellement particulier», indique Gabriel Laverdière, correcteur de l'épreuve de français en cinquième secondaire depuis 2008. 

«Les gens ont une vision un peu abstraite de ce que peut être notre emploi. On peut imaginer que c’est de la fonction publique, ce n’est pas ça. Nous sommes des gens de l’extérieur du ministère qui sont engagés. On n’a pas les bénéfices qui accompagnent les emplois de fonctionnaires», ajoute M. Laverdière, qui est aussi chargé de cours à l’occasion. 

Aussi, les réviseurs ne sont pas tous des retraités, il y en a dans le groupe, mais ils ne sont pas en majorité.

Devant l’incertitude, Gabriel Laverdière prépare notamment un retour à l’école afin de réorienter sa carrière.  

Le Soleil a recueilli plusieurs témoignages de gens du milieu. En plus des inquiétudes liées à la perte de revenus, une grande partie des correcteurs craignent l’annulation définitive de ces examens.  

«Je trouverais ça dommage. Pour la perte des contrats pour moi et mes collègues, égoïstement, mais aussi de façon générale pour l’éducation des jeunes et le statut du français à l’école. Dans une perspective réaliste, ce serait une perte, une perte aussi sur le plan symbolique», exprime M. Laverdière. 

Même son de cloche au collégial

À la fin du mois de novembre, le ministère de l’Enseignement supérieur avait déjà annulé l’épreuve uniforme de français (EUF), comme au printemps dernier.  

Les deux périodes de correction pour l’EUF (janvier et juin) représentent 13 à 14 semaines de travail pour les correcteurs et correctrices, ainsi que plus de 12 000 $ de revenus.  

«C’est très dérangeant, la deuxième annulation pour l’épreuve uniforme de français qu’on aurait dû corriger en janvier, on l’a su à la dernière minute», déplore Anik Demers-Pelletier, correctrice depuis environ 10 ans. 

«Plusieurs d’entre nous avaient refusé d’autres contrats. On se fie à la correction de ces épreuves depuis plusieurs années.»

Mme Demers-Pelletier comble le manque de revenus avec un contrat en tant que professionnelle de recherche à l’Université Laval. Ses collègues n’ont pas tous eu la même chance, alors que les contrats du ministère représentent la plus grande source de revenus pour la majorité d’entre eux. 

«On considère ça comme un manque de respect de la part du ministère envers nous. Il aurait fallu nous laisser plus de temps.»

Les différentes prestations d'urgence (PCU ou PCRE) ne seront pas éternelles, expriment aussi les correcteurs dans leurs témoignages.

Les travailleurs sont choisis à partir d'une banque de personnes qualifiées, tant du côté du ministère de l'Éducation que celui de l'Enseignement supérieur. Les mêmes réviseurs reviennent souvent tous les ans, ils suivent des formations et s'assurent de tous corriger de la même façon, en se fiant à une grille précise. 

Ce contrat devient «le plus intéressant», les correcteurs sont alors des employés occasionnels et paient les montants justes pour toucher l'assurance-emploi. 

«C’est très dérangeant, la deuxième annulation pour l’épreuve uniforme de français qu’on aurait dû corriger en janvier, on l’a su à la dernière minute», déplore Anik Demers-Pelletier, correctrice depuis environ 10 ans.

Et l’avenir des épreuves?

Plus largement, les correcteurs s’inquiètent de l’importance qu‘on accorde aux épreuves de français. Rappelons que le passage de ces examens est nécessaire à l’obtention du diplôme d’études secondaires comme collégiales. 

«C’est très grave de l’annuler. Ça fait déjà deux passe-droits pour les étudiants. La question de la crédibilité de l’épreuve est en jeu» craint Anik Demers-Pelletier.  

Pour plusieurs étudiants du cégep, l’EUF représente la dernière évaluation sur la qualité de la langue, de tout leur parcours scolaire.  

«Ce n’est pas un examen si difficile à passer, nous sommes souples. Ceux qui l’échouent ont donc d’importantes lacunes en français et ils doivent travailler plus fort. Un problème de syntaxe démontre une désorganisation de la pensée, il faut corriger ces problèmes-là», soutient-elle. 

Au secondaire, Gabriel Laverdière insiste sur la correction entièrement objective des épreuves du ministère, qui porte un regard sur les apprentissages des élèves de la province, peu importe leur milieu.  

«Les élèves n’ont pas tous la même qualité d’enseignement. Une épreuve sur les matières fondamentales comme le français, ça permet d’uniformiser les apprentissages. L’épreuve de secondaire cinq boucle le parcours. On cherche à évaluer une compétence suffisante de la langue française, on ne cible pas l’excellence», indique-t-il.   

Certains travailleurs sont optimistes, ils croient que ces examens sont trop importants pour que le ministère considère les laisser tomber complètement. D'autres se disent réalistes.

«Nos emplois ont déjà été menacés par le passé, on est toujours conscients qu’il y a une fragilité pour ce genre d’emploi», ajoute Gabriel Laverdière.

«La question se pose même en temps normal», indique pour sa part Francine Bilodeau.

«Quand on enlève quelque chose et on se dit que ça marche bien sans, on n’a pas nécessairement envie de le remettre. Je pense que l’annulation aurait dû être le dernier scénario envisagé, et ce n’est pas l’impression que j’ai», ajoute celle qui corrige les épreuves du secondaire depuis 2013.  

«Les contrats de révision ont fondu comme neige au soleil avec tout le reste», indique Francine Bordeleau.

Mme Bilodeau aimerait d'ailleurs savoir si d’autres avenues ont été explorées au ministère, avant de se tourner vers l’annulation complète.

«Ça enlève aussi de la valeur aux résultats et aux succès des cohortes précédentes. C’est un peu ouvrir une boite de Pandore.» 

Mme Bordeleau fait partie des correctrices moins chanceuses, elle songe à se tourner vers une autre profession. 

Elle sait toutefois, comme ses collègues, que la décision d’annuler les examens ministériels a été prise dans l’intérêt des élèves et des étudiants, en pensant à tout le retard que certains ont accumulé avec la pandémie. Il ne faudra toutefois pas sous-estimer les conséquences que l’annulation laissera derrière, prévient-elle. 

En attendant de voir ce qu’adviendra des épreuves, et des contrats de correction, Mme Bordeleau et d'autres encaissent un dur coup, pour une deuxième année.

«Les autres contrats de révision ont fondu comme neige au soleil avec tout le reste, ce n'est pas évident», termine Mme Bordeleau.