Grâce aux huit offres d'admission à l'Université Laval réservées à des diplômés universitaires, Martin Pelletier relève le défi des études en médecine.
Grâce aux huit offres d'admission à l'Université Laval réservées à des diplômés universitaires, Martin Pelletier relève le défi des études en médecine.

Étudiants atypiques: l'Université Laval diversifie le profil de ses futurs médecins

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
Martin Pelletier a 40 ans, deux enfants et il a survécu à ses deux premières années de médecine à l'Université Laval.
Mardi matin, après un été de rattrapage familial, il entamera une troisième année de surmenage intellectuel avec un cours de psychiatrie, entouré d'une majorité de jeunes gens qui ont à peu près la moitié de son âge et lui semblent parfois beaucoup plus intelligents que lui.
«Il y a deux ou trois marches générationnelles entre eux et moi, dit-il. Quand il y a un prof qui lâche une joke des Satellipopettes en avant et que je suis tout seul à rire dans une classe de 220, je me rends compte qu'il y a vraiment un décalage.»
«Deux morceaux de robot!»
Mais plus que son âge et ses références aux Satellipopettes - un jeu-questionnaire jeunesse des années 80 réputé pour attribuer des «morceaux de robot» -, Martin se distingue des étudiants assis à côté de lui par son expérience professionnelle.
Depuis deux ans, l'Université Laval (UL) réserve huit offres d'admission en médecine à des diplômés universitaires qui sont allés sur le marché du travail durant plus de deux ans, un moyen de diversifier le profil des futurs médecins.
En médecine, les recrues ont souvent le même profil : des premiers de classe issus de familles aisées et éduquées, qui ont 19 ou 20 ans et viennent de finir leur cégep en sciences de la nature avec une cote R gênante pour les autres (cette année, il fallait au moins 33,555 de cote R pour avoir droit à une entrevue en médecine à l'UL; la moyenne au cégep est de 28).
L'Université Laval réussit toutefois à bigarrer les profils en admettant une importante proportion (45 %) d'étudiants universitaires - qui ont en moyenne 25 ans et ont étudié dans une vingtaine de domaines -, ainsi qu'en recrutant en région.
Au programme de médecine de l'UL, beaucoup d'étudiants sont issus de «milieux socioéconomiques plus élevés» et ont des parents d'un haut niveau de scolarité, indique Guy Labrecque, coordonnateur de l'admission en médecine à l'Université Laval. «Mais on a aussi le petit gars qui vient de la Côte-Nord dont le père travaille dans une mine à Fermont», dit-il.
Expérience
Cette année, sur les 231 nouveaux étudiants en médecine à l'UL, 18 ont 30 ans et plus. Martin, lui, avait 38 ans lorsqu'il a été admis il y a deux ans. Mis à part le professeur, il est tout le temps le doyen de sa classe.
Pendant 15 ans, le quadragénaire a travaillé comme ergothérapeute, dont 11 ans à l'Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, où il prenait soin des enfants avec des problèmes de développement. Après une crise de la quarantaine précoce, il s'est demandé s'il ne serait pas plus épanoui avec un diplôme de médecine.
Sa copine, qui l'aime beaucoup, a accepté que les mystères du corps humain séquestrent le cerveau de son chum durant les quatre ans du doctorat en médecine. Martin a décidé de plonger, en promettant à la mère de son garçon d'un an et de sa fille de cinq ans que ces derniers n'en souffriraient pas.
Quand Martin a postulé en médecine pour l'automne 2009, l'Université Laval réservait quatre places aux «universitaires sur le marché du travail», comme elle faisait depuis au moins 25 ans.
Ce nombre a doublé l'année suivante, le programme de médecine souhaitant s'ouvrir davantage à ces candidats qui n'avaient pas nécessairement un dossier scolaire aussi bétonné que les collégiens, mais avaient acquis une expérience professionnelle et du «vécu», explique le responsable des admissions, Guy Labrecque.
L'an dernier, la prestigieuse Université McGill, à Montréal, a décidé d'ouvrir ses portes à trois candidats «au profil non traditionnel». Le vice-doyen adjoint aux admissions, le Dr Saleem Razack, aimerait augmenter ce nombre dans les prochaines années.
Travail colossal
Selon le Dr Razack, de nombreuses études démontrent que plus le profil des médecins est diversifié, mieux se porte la profession. Si l'âge, le sexe, la classe sociale et l'origine ethnique varient beaucoup dans une cohorte, explique le Dr Razack, il y a plus de chances que les futurs médecins ne soient pas tous attirés par la médecine spécialisée, mais par des secteurs où les besoins sont criants au Québec, comme la médecine familiale.
Martin a grandi à Val-Bélair dans une famille de la classe moyenne, avec des parents qui l'ont très bien encadré, dit-il. Sa mère est préposée aux bénéficiaires, son père a travaillé dans le secteur alimentaire et est maintenant chauffeur de taxi.
Comme son mentor, le Dr Gilles Julien, Martin voudrait pratiquer la pédiatrie sociale. À force de travailler avec les enfants, il a eu envie de les aider davantage, en dehors du cadre de l'ergothérapie.
Même s'il est retourné à l'Université à 38 ans, il ne regrette pas d'avoir passé 15 ans à travailler dans le monde de la santé. Peut-être plus que la plupart des étudiants en médecine, il peut comprendre la dimension «humaine» du rôle de médecin, ce surcroît d'intelligence émotionnelle qu'on n'acquiert pas sur les bancs d'école.
Avant d'être admis, Martin se doutait que la charge de travail allait être colossale, mais croyait qu'il y avait tout de même une part de «folklore» qui teintait son anticipation.
«Mais franchement, c'est pire encore que ce que je pensais, dit-il. C'est vraiment chargé.» Après deux ans d'absorption d'un déluge de «connaissances brutes», il comprend que le programme de médecine accorde moins de temps à des cours qui portent sur la relation d'aide, les enjeux éthiques ou l'histoire de la médecine, par exemple.
«Ça va tellement vite, dit Martin. T'arrives là à 19 ans, et souvent, ces jeunes-là, pour s'être hissés au sommet, pour avoir des notes comme ils ont eues, pour rentrer direct en arrivant du cégep, il a fallu qu'ils travaillent comme des dingues pendant toute leur jeunesse. Et là, ils arrivent là, ils continuent à travailler comme des dingues, ils sortent de là et bang! OK, t'es médecin!
«C'est là que je trouve que j'ai un avantage, poursuit-il. J'ai déjà un bagage de vie, j'ai déjà une réflexion sur le système de santé. J'ai vu du monde mourir, j'ai accompagné des parents vers la mort [de leur enfant], des proches dans la maladie, des familles dans la souffrance d'avoir un enfant handicapé. Je ne suis pas meilleur qu'un autre. Je ne suis pas plus humain que n'importe qui dans ma classe. Mais j'ai passé à travers ça. Et, quelque part, ça m'a façonné.»