Viviane Lagacé et Jessica Dorval enseignent depuis deux ans et dirigent Profs en mouvement, qui regroupe 5500 membres sur leur page Facebook.

Désillusion chez les profs

Classes surpeuplées, élèves en difficulté, précarité, violence physique et verbale, manque de budget, manques de ressources et surcharge de travail; épuisés, des enseignants au primaire et au secondaire racontent leur désarroi dans un manifeste coup de poing adressé au ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx.

Le document de 163 pages doit être remis en main propre à M. Proulx ce mardi, par Jessica Dorval et Viviane Lagacé, instigatrices du projet. Toutes deux enseignantes depuis seulement deux ans, elles dirigent le groupe Profs en mouvement, lancé en février, qui regroupe 5500 membres sur une page Facebook privée.

Pourtant fraîchement sorties de leur baccalauréat, elles s’interrogent déjà sur leur choix de carrière. Et elles ne sont pas les seules. «En trois semaines», ont-elle expliqué lors d’une rencontre avec Le Soleil, les deux jeunes femmes ont colligé 85 témoignages d’enseignantes et d’enseignants de tous les âges et de toutes les régions du Québec. «On aurait pu en avoir 300, mais il fallait s’arrêter.»

Le portrait du système d’éducation québécois brossé dans le manifeste, dont Le Soleil a obtenu copie, n’est pas flatteur. Intitulé «Nous voulions changer le monde, sauf que…», il témoigne du désenchantement de ces travailleurs pour la profession qu’ils ont choisie. Profession qu’ils aiment encore pour la majorité, mais qui est selon eux de moins en moins supportable.

Plusieurs y racontent être ou avoir été en arrêt de travail, en «burnout», complètement vidés. D’autres ont déjà quitté le métier ou vont le faire prochainement, désabusés. La statistique veut qu’un enseignant sur quatre quitte le milieu avant cinq ans.

Les récits, tantôt virulents tantôt posés, évoquent à plusieurs reprises un trop grand nombre d’élèves aux besoins particuliers placés dans les classes régulières. «La composition des classes qui est rendue phénoménale. Ce ne sont plus des classes régulières, ce sont des classes d’adaptation scolaire, mais sans ressources», commente Viviane Lagacé à ce sujet.

«Ça ne va pas bien»

Le manque de spécialistes (orthopédagogues, psychologues, techniciens en éducation spécialisée), les infrastructures inadéquates (trop petites, surpeuplées) et divers troubles de comportement ou d’apprentissages observés chez les élèves sont aussi rapportés. La précarité est également au coeur des préoccupations.

«Ça ne va pas bien», lance sans détour Mme Lagacé, 27 ans. «Tout ça sont des facteurs qui me font hésiter sur ma carrière», raconte-t-elle, à l’image de nombreux témoignages du manifeste. «Je pense qu’il est temps que ça change. […] Ce n’est pas le milieu auquel je m’attendais après mes quatre ans d’université.»

Jessica Dorval, 24 ans, s’est quant à elle posée toutes sortes de questions en entendant la réalité décrite par certains de ses collègues de travail. «Est-ce que je vais être capable? […] Si je ne veux pas faire partie du 25 % qui décroche, on va [essayer de changer les choses]», s’est-elle dite, d’où l’idée de Profs en mouvement, puis du manifeste. «Je ne sais pas si ça va marcher, mais on essaie!»

Mises à part les expériences racontées par Mmes Dorval et Lagacé aux fins de la présente entrevue, les témoignages inclus dans le document sont anonymes. Aucune commission scolaire n’est mentionnée, aucune école, et ce afin de laisser les enseignants parler librement.

Recommandations

Le manifeste se veut constructif, soulignent ses responsables, qui ont ajouté des recommandations à la fin du document. Plusieurs des témoignages sont accompagnés de pistes de solution. Profs en mouvement en a retenu quelques-unes après avoir été soumises à un vote auprès des membres.

La principale est de diminuer le nombre d’élèves dans les classes et d’offrir du soutien pour les élèves handicapés et/ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Profs en mouvement réclame également de meilleures conditions de travail, une reconnaissance de l’expertise des enseignants (et donc les consulter) et une diminution de la précarité dans le milieu de l’éducation.

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EXTRAITS DU MANIFESTE

«Depuis 5 ans, je me sens davantage comme un agent de police que comme une enseignante, car je passe plus de temps à faire de la discipline qu’à enseigner. Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai choisi de faire de ma vie.»

«Je continue de dire que je fais le plus beau métier du monde. Mais je suis épuisée. Chaque semaine, je me dis que je vais prendre rendez-vous chez mon médecin et que je vais me reposer. Mais je pense à eux. À mes 23 grands minous.»

«On ne définit pas le nombre de classes de soutien selon les besoins réels... On le fait selon le budget dont l’école dispose.»

«On dépense des millions pour permettre à des Ricardo de ce monde de venir voir comment ça se déroule dans nos écoles afin d’en dresser le portrait. Pourtant, si vous aviez demandé, on vous en aurait fait un portrait et même gratuitement!»

«On tremble à l’idée d’annoncer à notre direction ou aux parents qu’on croit que tel enfant aurait avantage à doubler. Les enseignants ont difficilement leur mot à dire dans cette prise de décision. Les directions ne nous appuient pas. Les parents décident et les directions plient.»

«Je suis une enseignante au primaire depuis 2005. Ça m’a pris sept ans avant d’avoir ma permanence. Mon conjoint enseigne au secondaire pour la même commission scolaire et il n’est toujours pas permanent! Bientôt 14 ans de précarité à ramasser des miettes de contrats...»

«Dans ma classe de première année, j’ai 22 élèves. Il y en a cinq qui réussissent bien et qui sont autonomes.»