Créer un ordre des enseignants, un «véritable panier de crabes»

Penser créer un ordre professionnel des enseignants est un «véritable panier de crabes» pour le gouvernement, selon le professeur en sciences de l'éducation Maurice Tardif. Cette idée, ramenée sur le tapis par les jeunes libéraux, vise à protéger les élèves et les étudiants des mauvaises pratiques pédagogiques. Mais on est loin du consensus.
«Si les enseignants ne sont pas mobilisés, et je ne parle pas des syndicats, mais des enseignants eux-mêmes, ça va être l'enfer», prédit M. Tardif. La question a déjà été débattue au Québec à la fin des années 90 avant d'être mise de côté, une majorité d'enseignants s'étant prononcés contre l'idée.
Ayant choisi l'éducation et l'enseignement supérieur comme thème principal de leur congrès qui se tiendra à Lennoxville les 12 et 13 août, les jeunes libéraux sont d'avis toutefois que le Québec est mûr pour un meilleur encadrement des profs. «Ce qu'on souhaite, c'est vraiment valoriser la profession enseignante et non la restreindre», explique Jonathan Marleau, président de la Commission jeunesse du Parti libéral du Québec. 
M. Marleau est conscient que la proposition est controversée, mais il soutient qu'un ordre professionnel permettrait d'uniformiser la formation continue des enseignants, afin qu'ils s'adaptent tous aux nouvelles technologies par exemple. «En éducation, on a besoin d'un organe qui va être apolitique, non partisan et neutre [...] Ce qu'on a beaucoup entendu de nos militants, c'est que l'école est pensée en fonction des gens qui y travaillent alors qu'elle devrait être au service des élèves.»
Maurice Tardif, professeur à l'Université de Montréal et fondateur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE) juge que ce «vieux contentieux qui traîne au Québec» n'est pas facile à régler. D'un côté, les syndicats d'enseignement sont farouchement opposés à l'idée, qui plaît toutefois à plusieurs universitaires et politiciens. La Coalition avenir Québec (CAQ) a d'ailleurs parti le bal en l'inscrivant dans son programme dès 2012. 
«Je pense que ce qu'il faut, c'est solliciter l'opinion des enseignants de façon neutre. Parce que pour que ça fonctionne, il faut que l'ordre soit contrôlé et voulu par les enseignants eux-mêmes. Si le gouvernement essaie de l'imposer, ça ne fonctionnera pas», croit M. Tardif. 
Un ordre professionnel aurait l'avantage d'imposer une formation continue aux enseignants. «La formation continue au Québec, c'est une blague. Il n'y a pas de vision d'ensemble, c'est à la discrétion des commissions scolaires et elle prend toutes sortes de formes. Il y a de grands développements en sciences cognitives et malheureusement, certains enseignants n'en sont pas informés», soutient M. Tardif. 
Un ordre veillerait également à ce que les profs enseignent les matières pour lesquelles ils ont été formés et pourrait accroître leur autonomie. «Ils deviendraient des interlocuteurs obligatoires, incontournables du système, alors qu'ils sont souvent juste consultés ou traités comme des exécutants.»
Les «effets pervers»
M. Tardif met toutefois en garde le gouvernement contre les «effets pervers» des ordres professionnels. «Certains ont tendance à protéger davantage leurs membres que le public, et on se retrouve avec des poursuites quand même. Il faut faire attention.»
Si leur résolution est adoptée, les jeunes libéraux ont bien l'intention de la faire cheminer auprès du gouvernement. La toute nouvelle Politique sur la réussite éducative, publiée en juin, est muette sur la création d'un ordre professionnel des enseignants, mais en entrevue éditoriale au Soleil, le ministre de l'Éducation Sébastien Proulx avait affirmé qu'il «n'y a aucun moyen qui est exclu». 
Valoriser la profession
Par la voix de son attachée de presse Marie Deschamps, le ministre Proulx a réagi lundi en soutenant qu'il «est important de parler de valorisation de la profession enseignante». Il compte d'ailleurs mettre en branle «un vaste chantier» afin de mieux reconnaître le travail des enseignants et il sera présent au congrès des jeunes libéraux, afin d'écouter ce qu'ils ont à dire. 
Égide Royer, expert en apprentissage de l'Université Laval, croit que la création d'un ordre professionnel est essentielle, étant donné que les syndicats ont pour mission ultime de défendre leurs membres. «La compétence n'est pas quelque chose qui se négocie entre un syndicat et un employeur», croit-il. 
Sonia Éthier, première vice--présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), croit plutôt qu'un ordre est «une autre structure complètement inutile» et que les mécanismes existants pour protéger les élèves sont «nettement suffisants». À ce propos, Mme Éthier cite la vérification des antécédents judiciaires des enseignants, une procédure ajoutée en 2005 et la création du Protecteur de l'élève, en 2009. 
Les parents sont quant à eux partagés à ce sujet, alors que tout juste 50 % d'entre eux sont favorables à la création d'un tel ordre, selon les chiffres de la Fédération des comités de parents du Québec (FCPQ).
Un dossier récurrent en trois temps
1979
Les enseignants en musique et en éducation physique demandent la création d'un ordre professionnel des enseignants. Les demandes sont rejetées par l'Office des professions, qui juge que le préjudice envers le public n'a pas été démontré.
1995
L'idée d'un ordre professionnel est débattue aux États généraux sur l'éducation, lancés par le Parti québécois. L'idée est finalement mise de côté et le gouvernement mise sur l'accroissement de l'autonomie des profs. 
2002
De nouveau saisie de la question, l'Office des professions ne recommande pas la création d'un ordre professionnel, mais demande à ce que l'encadrement des profs soit «amélioré» et que la pratique individuelle de ceux-ci soit évaluée.
Ailleurs dans le monde
Dans plusieurs pays et provinces, le métier d'enseignant tend à devenir une profession à part entière, avec des droits et des devoirs très précis à l'égard des élèves.
L'Écosse a été une pionnière en la matière, en créant un mécanisme d'autorégulation de la profession enseignante en 1966. 
Au Canada, la Colombie--Britannique a été la première province à le faire, en 1987, suivie de l'Ontario en 1997. Depuis, la Californie, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud ont suivi. Partout, les enseignants doivent subir une évaluation pour avoir le droit de continuer à enseigner. 
Selon le professeur en sciences de l'éducation Maurice Tardif, plusieurs de ces expériences ont tourné «à la catastrophe». Les conflits avec les organisations syndicales et même avec les universités qui forment les futurs enseignants sont fréquents, la notion de compétence de l'enseignant étant sujette à débats.