Le nouvel évêque auxiliaire de Québec Mgr Martin Laliberté et Pascal-André Charlebois de l’organisme Développement et Paix ont témoigné de leurs rapports avec Haïti.

Dix ans après le séisme en Haïti: «Revoir notre façon d’être solidaires»

«Ça donne quoi d’aider s’il n’y a rien qui change?» Le jugement perdure, 10 ans après le tremblement de terre qui a détruit Port-au-Prince. Le nouvel évêque auxiliaire de Québec, Mgr Martin Laliberté, croit qu’on gagnerait à «revoir notre façon d’être solidaires» et rappelle que la situation est «compliquée».

L’Église catholique de Québec a souligné dimanche les 10 ans du séisme en Haïti lors de sa Fête interculturelle annuelle. D’habitude, l’église Sainte-Monique déborde pour cette rencontre. La tempête a malheureusement cloué certains habitués dans leur demeure, il y avait moins de participants, mais l’église était tout de même bien remplie. L’événement est attendu chaque année par des centaines de personnes de toutes origines. Mgr Marc Pelchat a présidé la fête, aux côtés de Mgr Laliberté. 

«Le peuple haïtien essaie de se relever. Malgré une corruption interne très forte, une influence externe négative... Le peuple doit lutter pour se transformer. Beaucoup de gens ont profité des dons, il y a eu un business de coopération internationale. Des organismes en ont profité pour se faire vivre plutôt que d’aider réellement. La situation est compliquée, très difficile à analyser de loin, il y a tellement d’éléments», insiste Mgr Laliberté.

L’évêque a travaillé deux ans en Haïti à ses débuts, vers la fin des années 80. Il conserve une place importante pour la communauté dans son cœur. Sa dernière visite remonte à 2016, où il a pu voir plusieurs réussites, quoique certains pas en arrière.

«J’ai vu des écoles rebâties, des hôpitaux aussi, bref des bons coups! Il y a beaucoup de choses qui sont faites, même s’il y a encore beaucoup à faire. La façon de penser, ça nous nuit beaucoup, et pas juste pour Haïti... “Ça donne quoi d’aider s’il n’y a rien qui change?” La misère des autres, les pays riches en sont responsables d’une certaine façon. On a une part de responsabilité, peut-être pas directement, mais elle est là», note Mgr Laliberté.

Une «meilleure» solidarité

L’évêque rappelle que le Canada a toujours été proche d’Haïti, notamment pour les racines francophones. Des liens se sont tissés au fil des années. 

Il est essentiel de souligner les 10 ans de cet événement qui aura fait plus de 200 000 victimes. Se souvenir pour toutes ces victimes, mais aussi pour la solidarité internationale et son impact.

«L’aide apportée, c’est une solidarité humaine essentielle, je pense que le lien est tellement fort qu’on ne peut pas faire autrement que de travailler avec eux. Il faut justement revoir notre façon d’être en lien, d’être solidaires. Réfléchir ensemble de notre responsabilité là-dedans... comment on peut faire mieux dans nos relations? Dans notre solidarité internationale?»

Mgr Laliberté croit que le Canada peut «influencer» les autres pays sur la manière de traiter Haïti après cette catastrophe, même 10 ans plus tard. 

«Plusieurs pays ont empêché Haïti de bien partir après son indépendance... Peur des révoltes, embargo économique. Ils souffrent encore des conséquences de ça, en plus des problèmes internes. C’est un peuple qui sourit à la vie malgré toutes ces difficultés, qui essaient de s’en sortir. C’est un peuple joyeux, accueillant et résilient. Ils sont pris dans un engrenage.»

L’organisme Développement et Paix a travaillé avec plusieurs de ses partenaires en Haïti pour reconstruire le pays et les milieux de vie. Ces partenaires d’origine haïtienne ont d’ailleurs construit une usine, pour faciliter le travail de remise sur pied. Un représentant de l’organisme était présent dimanche pour parler des réussites, un rapport des 10 dernières années a d’ailleurs été réalisé, avec des vidéos et des témoignages. On peut le consulter sur le site Web www.devp.org.

«Les cicatrices font en sorte qu’on a une mémoire, et il faut la garder vivante. Cette solidarité est un juste retour des choses, si on fait l’exercice pour savoir qui nourrit qui, qui nous habille, qui décore nos maisons... Ce sont souvent des frères et des sœurs d’autres pays. Partager notre bien-être, notre abondance. Notre qualité de vie est souvent faite du travail de ces frères et sœurs», termine Pascal André Charlebois, de l’organisme. 

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LES HAÏTIENS DE MONTRÉAL SOULIGNENT LE 10E ANNIVERSAIRE DU SÉISME

La communauté haïtienne de Montréal a souligné le 10anniversaire du tremblement de terre qui a dévasté la Perle des Antilles, le 12 janvier 2010, par un grand rassemblement à la Tohu.

Une cérémonie commémorative a eu lieu dimanche après-midi pour rendre hommage aux quelque 200 000 victimes qui ont perdu la vie dans le séisme et aux 300 000 personnes blessées par les dégâts causés par la puissante  ecousse.

La foule a observé un moment de silence à 16h53, l’heure exacte à laquelle le séisme s’est produit.

Gaël Stephenson Chancy, qui est à la fois citoyen haïtien et canadien, avait 12 ans en 2010. Il se souvient avoir vu de nombreuses personnes mortes et blessées lors du trajet vers l’ambassade du Canada avec ses proches.

«C’était vraiment une confrontation aux privilèges. Ma famille et moi [...] nous avons eu la chance d’être rapatriés. Mais je regardais quand l’avion est parti, nous avons laissé des gens dans ces conditions. C’était très fort.»

La cinéaste Laurence Magloire était chez elle en train de travailler lorsque sa maison en banlieue de Port-au-Prince s’est mise à trembler. La secousse a été si forte qu’elle a été projetée par terre.

Dans le quartier où elle vivait, peu de maisons ont été endommagées, mais elle a rapidement reçu des appels qui lui ont fait comprendre la gravité de ce qui venait de se produire. «Quand ma fille m’a dit : “Maman, l’hôpital devant là où je travaille est tombé, c’était cinq étages et c’est devenu un étage”, j’ai dit : “Ben non, tu exagères.” Elle m’a dit non [...]. C’est là que j’ai compris la catastrophe.»

Ce qui l’a le plus marquée dans cette tragédie, «c’est la volonté commune d’arranger les choses, de refaire, de se tenir ensemble, de se sortir tous ensemble de ce qui venait de se passer.»

Ses espoirs ont toutefois été déçus. «Ça n’a pas duré plus qu’un an, parce qu’après on a vu que ça continuait. [...] Ça n’a rien donné.»

L’organisme communautaire et culturel La Maison d’Haïti a coordonné la cérémonie de dimanche. Pour la directrice générale Marjorie Villefranche, il est important de se souvenir des morts, mais aussi des vivants, qui continuent de vivre avec les conséquences du désastre. «Dix ans, c’est un peu le bilan et c’est encore plus triste parce qu’on essaie de voir ce qui s’est amélioré et l’on constate que l’on a encore autant de peine, a-t-elle confié en entrevue à La Presse canadienne. Dix ans plus tard, le traumatisme est toujours vivant. La plaie n’est pas refermée.»

Le ministre des Affaires étrangères, Francois-Philippe Champagne, et la ministre du Développement international, Karina Gould, ont rendu hommage au courage et à la résilience du peuple haïtien ainsi qu’à tous ceux à travers le monde qui ont contribué à la reconstruction du pays, tout en soulignant l’apport à la société canadienne des nombreux réfugiés haïtiens dans un communiqué.

Le premier ministre Justin Trudeau a aussi affiché sa solidarité par communiqué lors de ce triste anniversaire.