Khadija Zahia a participé à l’activité À livre ouvert avec la communauté musulmane, samedi, à la bibliothèque Monique-Corriveau.

Discuter pour contrer les préjugés envers le voile

«Si vous pensez que je mets le hijab parce que quelqu’un m’oblige à le mettre, la réponse c’est non. C’est un choix personnel.»

Naïla Khalil répondrait ainsi à une personne qui l’interpellerait dans la rue au sujet du voile qui cache ses cheveux. 

Pourquoi une réponse semblable? Parce que plusieurs personnes perçoivent le voile comme un symbole de soumission, estime-t-elle.

La femme d’origine tunisienne porte le voile depuis 2003. Une décision personnelle, assure-t-elle, qu’elle a prise alors qu’elle visionnait des capsules sur le site de partage YouTube. 

«J’ai rencontré mon conjoint en 2009 et mon père n’est même pas pratiquant», dit celle qui détient une formation d’ingénieure pour expliquer l’absence de pression externe sur sa décision. «Le voile, c’est ma façon de sentir la connexion avec Dieu. Je me sens heureuse, je me sens en paix. J’ai essayé de l’enlever pendant deux mois et j’étais très malheureuse.»

Mme Khalil était au nombre de la dizaine de personnes de confession musulmane rassemblées samedi à la bibliothèque Monique-Corriveau pour l’activité À livre ouvert avec la communauté musulmane. L’occasion parfaite pour briser les préjugés et poser des questions plus délicates, explique Lucille Langlois, responsable des pratiques interculturelles au CIUSSS de la Capitale-Nationale. 

Parmi elles, Khadija Zahia souhaite aussi faire tomber les barrières. «Il y a un débat sur les femmes musulmanes et voilées. Je veux éclaircir cette image auprès de ceux qui entretiennent des préjugés.»

Une autre femme, qui a préféré ne pas dévoiler son nom, a raconté tous les gestes d’intimidation dont elle a été la cible en raison du voile qui couvre son crâne. Du doigt d’honneur aux interpellations vulgaires, elle en a vu de toutes les couleurs.  

Comment réagit-elle? Souvent d’un sourire, répond-t-elle simplement. Elle s’efforce de comprendre les préconceptions que d’autres peuvent entretenir à son égard.

Mme Zahia, qui juge «quasi-parfait» son parcours d’immigrante au Québec, s’est avouée profondément bouleversée par le projet de charte des valeurs lancé par le gouvernement Marois, en 2013. «Ça ma choquée, ça m’a touchée, ça m’a quasiment rendue malade», a raconté la femme d’origine marocaine. Si elle juge le Québec son chez-soi, elle s’est à ce moment senti rejetée. Tel projet l’empêchait, selon elle, d’être elle-même. 

Point de rupture

L’attentat du 29 janvier 2017 à la grande mosquée de Québec a marqué une rupture dans la manière dont elle se sent perçue comme musulmane, partage Mme Zahia. «Je crois que toutes les religions sont bonnes, mais ça dépend des gens. L’erreur, c’est d’utiliser la religion pour servir ses intérêts.»

Elle n’est pas la seule à pointer du doigt les groupes extrémistes islamistes pour expliquer les préjugés alimentés à l’égard des musulmans. Pour le vice-président du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah, après l’attentat de janvier dernier, «la femme a été prise dans un cadre visuel [en raison du voile] à tel point qu’à travers elle on a ciblé la religion. Les gens se disent “nous qui avions écarté la religion de l’espace public, en voici une autre qui arrive”».

«À cause des attentats partout, on se sent obligés d’expliquer, de se justifier», a souligné Naïla Khalil. «Il y a un milliard de musulmans dans le monde. Mais à cause des extrémistes islamiques, ça nous responsabilise.»

Il y a urgence de repenser la façon dont la société québécoise conçoit l’immigration, juge M. Benabdallah. «Si je viens ici, que j’ai des diplômes et qu’on m’a choisi comme immigrant, eh bien qu’on me donne du travail! Ça va me donner l’occasion de faire tomber les barrières.»

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Commémoration dont la «sobriété» reste à définir

Le vice-président du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), Boufeldja Benabdallah, appuie le maire Régis Labeaume dans son désir de commémorer sobrement l’attentat du 29 janvier qui a fait six morts et cinq blessés à la grande mosquée. Mais il avise devoir s’entendre sur la «sobriété», puisqu’il y a un «devoir d’entendre ceux et celles qui sont touchés». 

Peu après son assermentation, le maire Labeaume avait mentionné son intention de souligner la mémoire des victimes de l’attentat de la mosquée de manière «sobre». 

M. Benabdallah confirme qu’une rencontre entre le CCIQ, la Ville de Québec et d’autres organisations aura lieu lundi pour discuter de la forme des activités de commémoration. «Ça fait déjà deux mois qu’on travaille là-dessus, mais lundi on a une rencontre pour mettre tout sur la table. La sobriété, c’est oui, mais il y a des choses à faire», a-t-il commenté, samedi, à l’occasion de l’activité À livre ouvert avec la communauté musulmane. 

«Il faut se mettre d’accord sur ce qu’on va faire. Il faut quelque chose qui tient la route pour les familles, les citoyens musulmans et tous les citoyens. On ne veut pas un show médiatique», a-t-il ajouté. La population doit entendre la douleur vécue par les proches des victimes et les victimes elles-mêmes, estime le vice-président.

S’il reconnaît que la tâche de convaincre les familles de partager leur souffrance ne sera pas facile, M. Benabdallah compte bien y parvenir. «Ce n’est pas la pitié qu’elles demandent, c’est la justice.»