Diane Vincent, qui a signé quelques études sur le lien entre les radios d'opinion de Québec et la montée du discours haineux, associe les propos violents tenus dans certaines radios à un discours de peur et aux «faits alternatifs».

Discours haineux et radios: des «coûts sociaux très élevés» dénoncés dès 2004

Bien qu'il n'y ait pas de lien direct entre les radios d'opinion de Québec et un drame comme celui de la Grande Mosquée, il y a tout de même un lien entre ces radios et la montée du discours haineux, selon Diane Vincent, qui a signé quelques études sur le sujet de 2004 à 2010.
«Il faut quand même faire la part des choses : les animateurs n'ont pas tiré. Ils n'ont pas non plus dit de tirer. Il n'y a pas de lien direct. Cependant, on peut parler d'un lien indirect très fort en raison de la propagation du discours haineux et de sa banalisation dans la population», indique Mme Vincent, qui occupait avant sa retraite en 2013 un poste de professeure en linguistique à l'Université Laval.
En 2004, à quelques semaines de la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de retirer sa licence à la station CHOI Radio X en raison des commentaires offensants de certains de ses animateurs, Mme Vincent avait publié «Fréquences limites. La radio de confrontation au Québec», une étude qui décortiquait le discours des animateurs de radio d'opinion, plus particulièrement Jeff Fillion et André Arthur.
«Le livre finissait par une phrase qui ressemblait à celle-là : "À tolérer la violence comme on le fait, les coûts sociaux seront très élevés"», relate Mme Vincent en entrevue téléphonique avec Le Soleil.
Tolérance
L'experte estime qu'on est encore très tolérant envers les propos violents. «Plus il y a de violence, plus il faut s'attendre à des gestes violents. Bien sûr, on ne pouvait pas prédire une fusillade terrible qui fait six morts comme celle de la Grande Mosquée. Cependant, dans ce contexte, je ne suis pas étonnée de voir que des groupes d'extrême droite sont de plus en plus présents. Et on ne dit rien au nom de la liberté d'expression.»
Elle rappelle que, dans les jours ayant suivi le drame, on a pu voir «le pire du pire» sur les réseaux sociaux. «Certaines personnes se sont carrément réjouies de ces meurtres. C'est l'extrême droite décomplexée qui s'est manifestée dans la dernière semaine et ça, c'était prévisible. On voit des groupes s'organiser pour haïr et faire haïr.»
Mme Vincent associe aussi les propos violents tenus dans certaines radios d'opinion à un discours de peur et aux «faits alternatifs». «Par exemple, quand j'entends [le maire de Saguenay] Jean Tremblay dire que ce qu'il craint, c'est le «1 % de musulmans extrémistes». Ce chiffre de 1 %, ça n'a aucun sens! Ça voudrait dire qu'en France, il y a plus  de 40 000 terroristes? On est dans le déraisonnable! Pourtant, ce chiffre de 1 % a été repris par bien du monde comme un chiffre vrai», déplore-t-elle.
Mea-culpa
Diane Vincent a par ailleurs salué la sortie de l'animateur matinal Sylvain Bouchard, du FM93, qui a fait un mea-culpa cette semaine, disant avoir manqué à son devoir en n'expliquant pas suffisamment la religion musulmane à ses auditeurs.
«Sylvain Bouchard est probablement celui qui est allé le plus loin dans l'autocritique. Il y a eu des vrais et des faux mea-culpa cette semaine, et il y a aussi eu des "c'est quand même pas notre faute"», poursuit-elle.
D'autre part, Diane Vincent indique que lorsqu'elle a produit des études sur la radio de Québec, jamais elle n'aurait cru que celle-ci aurait un tel pouvoir politique. «Ça a commencé en 2004 et 2005 avec les grandes manifestations et la mobilisation dans les rues pour Jeff Fillion. Plusieurs politiciens se sont alors rendu compte que ces auditeurs formaient un groupe puissant et qu'il fallait les écouter parce qu'ils détenaient une force électorale trop grande pour que les politiciens s'en passent.»
Quant aux commentaires du maire Régis Labeaume concernant «ceux qui s'enrichissent avec la haine», que plusieurs ont dirigés vers les radios parlées, Mme Vincent les corrobore. «C'est certain que les annonceurs de ces stations sont là parce que c'est rentable, que les animateurs sont bien payés. Un Fillion doux comme un agneau qui se mettrait à parler de musique classique, il perd sa job!» illustre-t-elle.
Cependant, elle rappelle que Régis Labeaume a justement séduit le public de ces radios parlées pour se faire élire et maintenir un taux d'appui élevé. «Par exemple, lorsqu'il change d'idée sur le troisième lien ou qu'il évite de parler de transport public. S'il invite les radios à faire leur examen de conscience, peut-être devrait-il donc en faire un lui aussi!» conclut Mme Vincent.