Depuis le 18 janvier, entre la Gaspésie et les centres urbains, le nombre de départs et d'arrivées Orléans Express est passé de deux par jour à un.

Diminution des services d'Orléans Express: les dommages collatéraux

Entre Québec et Montréal, il y a un départ d'autocar à l'heure, et même plus quand l'achalandage le justifie. Dans les régions du Québec, c'est différent. Depuis le 18 janvier, entre la Gaspésie et les centres urbains, le nombre de départs et d'arrivées Orléans Express est passé de deux par jour à un, une réalité générant des situations désolantes.
Ghislaine et Danielle Labrosse ont chargé leurs boîtes le 21 mai pour déménager à Rimouski, non sans regret de devoir quitter Carleton en raison de la difficulté de se déplacer pour des rendez-vous médicaux.
Le 21 mai, les soeurs Danielle et Ghislaine Labrosse ont quitté à regret Carleton, en Gaspésie, parce que Ghislaine, une retraitée souffrant de dégénérescence maculaire, une maladie des yeux, ne pouvait plus faire l'aller-retour Carleton-Rimouski la même journée pour recevoir son injection mensuelle de médicaments. Elles ont déménagé à Rimouski.
«Avant le 18 janvier et depuis février 2012, Ghislaine pouvait prendre l'autobus le matin de Carleton, recevoir son injection dans l'après-midi et reprendre l'autobus à 17h de Rimouski pour revenir en soirée. Maintenant, les autobus se croisent ici le matin. Je l'ai accompagnée quelques fois à Rimouski. Il faut prendre une chambre d'hôtel, se lever à 5h pour prendre l'autobus à 6h. C'est plus stressant, et il y a les coûts. Son état nécessite un accompagnement [...] Elle souffre d'une maladie pulmonaire obstructive chronique», raconte Danielle Labrosse.
Ces deux Montréalaises d'origine avaient pourtant la région dans le sang. «Je suis arrivé il y a neuf ans en Gaspésie. J'ai eu un coup de coeur terrible. Ghislaine est arrivée il y a huit ans, suite à un coup de coeur terrible aussi [...] Nous avons brassé bien des idées, entre janvier et la mi-mars. J'avais les larmes aux yeux quand je lui ai annoncé mon départ», raconte Danielle.
Régions «affaiblies»
«Lui», c'est Stéphane Boudreau, copropriétaire d'Hostellerie Baie bleue et gestionnaire du Centre de congrès de la Gaspésie. Mijotant constamment des projets de développement touristique, il fulmine quand il assiste à la dégradation des services de transport, le nerf de la guerre dans son secteur.
«Un moment donné, ces décisions du gouvernement, qui affaiblissent nos régions, sont doublées des décisions d'entreprises privées qui coupent dans des services touchant le public. On ne parle plus de développement. On perd un lien direct de transport quotidien. Je perds une employée. La communauté perd deux citoyennes, qui consommaient ici, qui contribuaient, qui payaient des taxes, indirectement. Ensuite, un étudiant de l'extérieur, qui vient ici sera aussi affecté dans sa décision», déplore M. Boudreau.
Il aurait souhaité que les sommes consacrées par Québec pour atténuer l'impact des coupes d'Orléans Express servent à maintenir les services.
Après qu'Orléans eut obtenu la totalité de ses demandes de compressions provinciales de la Commission des transports du Québec (CTQ), le ministère des Transports a débloqué des fonds pour maintenir des services. En Gaspésie, 540 000 $ ont été octroyés à la Régie intermunicipale de transport de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine pour joindre les localités abandonnées par Orléans Express. La compression s'établit à 65 % des services antérieurs, comparativement aux 75 % approuvés par la CTQ.
En décembre, le ministre responsable de la Gaspésie, Jean D'Amour, s'est réjoui «de cette annonce [540 000 $] qui viendra répondre aux besoins de la région et aux préoccupations de ses citoyens et citoyennes».
Pour des usagers comme Danielle Labrosse, «il ne vit pas sur la même planète que nous».
Des passagers debout et des retours la nuit
Le 28 février, Réjeanne Audet a pris l'autocar à Sainte-Anne-des-Monts, pour Québec. «L'autobus était une heure en retard. Il était évident qu'on allait manquer de place. Le conducteur avait appelé pour un second autobus, mais il n'y en avait pas de disponible, mais on voyait des autobus d'Orléans nolisés pour transporter des skieurs de la Traversée de la Gaspésie. À Matane, il y avait une dizaine de personnes pour prendre l'autobus. Des gens n'ont pas monté, dont des personnes âgées. Quatre n'avaient pas de siège entre Matane et Rimouski; deux se sont assis dans l'escalier. C'est inadmissible», s'insurge-t-elle.
«Le trajet a duré 90 minutes. Il ventait. Dans l'autobus, c'est pourtant écrit que Keolis [société mère d'Orléans] s'engage à la prudence. Les retours entre Québec et la Gaspésie se font en pleine nuit maintenant. L'avion? Oublions ça. Le train ne passe pas vers la Baie-des-Chaleurs [suspendu depuis 2013]. On n'est plus au Québec», se désole Mme Audet.
Des échantillons sanguins en taxi
Depuis le 18 janvier, près de 100 000 échantillons sanguins acheminés par les hôpitaux gaspésiens vers des laboratoires plus spécialisés de Rimouski, de Québec, de Montréal et de Sherbrooke sont transportés en taxi ou par des employés de la santé. La raison est simple : en partant seulement tôt le matin, les autocars d'Orléans transportent très peu d'échantillons du jour et les tests en laboratoire risquent de ne plus respecter les délais prescrits, souvent d'au plus 24 heures, comme c'était possible quand il y avait aussi un départ en soirée. La facture annuelle pourrait dépasser 200 000 $ pour les quatre hôpitaux gaspésiens.
Casse-tête pour les aliments frais
Comme à peu près tous les propriétaires de poissonneries de la Gaspésie, France Arsenault et Maurice Chicoine, de La Coquille à Caplan, vendent de grandes quantités de produits, du homard et du crabe surtout, à une clientèle urbaine, des bureaux comme des particuliers. L'essentiel du transport se fait par colis transportés par Orléans Express.
«Avant, nos colis partaient surtout le soir, pour être livrés à Montréal à 6h30 le lendemain matin. C'était parfait pour les partys, les soupers. Maintenant, l'autobus n'arrête plus à Caplan, et je dois rouler une demi-heure vers Carleton ou Paspébiac pour laisser mes colis le matin. Ils arrivent à Montréal à 20h20. Le terminus de colis ferme à... 20h! Une paire de jeans, ce n'est pas grave, mais du homard? Mes clients peuvent seulement le récupérer le lendemain, ou aller le chercher à Longueuil, qui ferme plus tard», déplore Mme Arsenault.
«C'est la même chose à Québec les fins de semaine. Les gens mangent du homard quand? Les fins de semaine! Et comme il y a seulement un autobus par jour au lieu de deux, l'espace des colis est souvent plein. On attend l'autobus et on met nos colis dedans nous-mêmes», note Mme Arsenault, qui a détesté qu'une commande de homard de 850 $ pour Ottawa ne soit pas embarquée! Le plus long délai de livraison à Montréal signifie davantage de glace dans les colis isolés, donc un plus grand poids et davantage de revenus pour Orléans.