Sébastien Gaudreault avec ses garçons Raphaël, 9 ans, et Zachari, 7 ans.
Sébastien Gaudreault avec ses garçons Raphaël, 9 ans, et Zachari, 7 ans.

Des parents ripostent aux écrans

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
Sébastien Gaudreault a perdu patience. Une autre chicane venait d’éclater entre les garçons à propos de la sélection des vidéos sur YouTube : «C’était à mon tour de choisir!»; «non, c’est à moi!»; «ah, c’est toujours toi qui commences!»

Mais cette fois, le père de Raphaël, 9 ans, de Zachari, 7 ans, et le beau-père de Gael, 8 ans, a atteint la limite de sa tolérance. Et il a décidé d’instaurer une nouvelle règle. «Les écrans, c’est fini la semaine! a-t-il annoncé aux garçons. Pis si ça marche pas, je les crisse aux vidanges!»

Le sevrage a été décrété à la fin août, après deux semaines de vacances en famille, au Saguenay et en Gaspésie. Au parc national Forillon, en particulier, Sébastien avait été frappé par le calme des enfants. Ils jouaient, couraient, lisaient des bandes dessinées et se laissaient fasciner par la nature. 

Mais en rentrant à la maison, dans le quartier Limoilou, à Québec, les garçons ont repris leur obsession pour Netflix, YouTube et les jeux vidéo sur le cellulaire. «Ils ont sauté sur les écrans et ils ont recommencé à se picosser!» dit Sébastien. 

Le manège allait recommencer. Les enfants qui réclament sans cesse du temps d’écran. Papa qui cède et en profite pour s’offrir un moment de paix, mais se sent coupable d’avoir des zombies dans le salon. «Ça ne ressemble pas à la vie que je veux avoir avec les enfants», s’est dit Sébastien. 

Et c’est là qu’il a décidé de bannir les écrans du lundi matin au vendredi en fin d’après-midi — et de réduire de 75 % le temps d’écran la fin de semaine.

Cette semaine, Sébastien Gaudreault a suivi avec intérêt le forum sur l’utilisation des écrans et la santé des jeunes, organisé par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant. Et il est curieux de voir ce qui en ressortira. Mais comme de nombreux parents québécois, il a déjà entamé sa révolte contre les écrans. 

Il est loin d’être le seul. À Québec, la famille Bureau a adopté la politique du «zéro-écran» pour ses filles de 4 et 7 ans, sauf pour un spécial Passe-Partout aux deux semaines. À Shawinigan, les garçons de 9 mois et 3 ans de la famille L’Heureux n’ont accès aux écrans que pour les appels FaceTime. À Longueuil, la famille Caron a largué la télé et permet à ses enfants de 9 et 6 ans de regarder le iPad juste le samedi et le dimanche matin. «Sinon aucun écran pendant la semaine, même pour les parents!» précise la maman, Émélie Corriveau. 

Chacun à leur façon, ces parents refusent que les écrans accaparent la vie de leurs enfants. Et leur crainte se comprend en cette ère de boulimie numérique. 

Au Canada, moins de 15 % des enfants d’âge préscolaire respectent les lignes directrices nationales de temps d’écran, soit de 60 minutes maximum par jour pour les enfants de moins de six ans et aucun temps d’écran pour ceux qui ont moins de deux ans. Les adolescents (13 à 18 ans), eux, passent en moyenne 9h par jour devant un écran. 

Le sketch du dernier Bye-Bye sur les ados qui ne vivent que pour jouer à Fortnite dans le sous-sol devient une réalité pour un nombre croissant de jeunes Québécois. Le nombre d’accros aux écrans identifiés dans les centres de réadaptation en dépendance du Québec a été presque six fois plus élevé en 2019 qu’en 2013. 

Régime sec?

Mais le risque de dépendance aux écrans justifie-t-il un régime sec? Thierry Karsenti est professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le numérique en éducation. Pour un mémoire qu’il a déposé au forum du ministre Carmant, il a recensé avec ses collaborateurs plus de 13 000 études portant sur les impacts des écrans sur la santé des jeunes.

De cette abondante littérature scientifique, les chercheurs ont retenu quatre principaux impacts négatifs des écrans : la prise de poids, la faible envie de faire de l’activité physique, les troubles psychologiques comme la dépression et le manque de sommeil. 

Le problème, souligne M. Karsenti, c’est que l’écrasante majorité des études portent sur des corrélations. Or, les corrélations identifient des liens entre des variables — le temps d’écran et l’obésité, par exemple —, mais elles n’établissent pas de lien de cause à effet.

«Est-ce que le fait d’offrir un téléphone cellulaire à un adolescent le rendra automatiquement obèse? Est-ce que regarder Netflix enlève réellement le goût de faire de l’activité physique? Est-ce qu’aller sur les réseaux sociaux rend automatiquement plus dépressif?» écrit Thierry Karsenti dans son mémoire. 

Joint au téléphone, M. Karsenti croit que le forum pourrait avoir l’effet pervers de «diaboliser» les écrans, alors que la science est loin d’établir qu’ils bousillent le bien-être des jeunes. Un éditorial l’an dernier dans la prestigieuse revue scientifique Nature lui donne raison, citant une vaste étude qui montre que le temps d’écran a un effet si minime (0,4 %) sur le bien-être des jeunes qu’il n’a presque aucune valeur. 

«En fait, manger régulièrement des pommes de terre était presque aussi négativement associé au bien-être que l’utilisation de la technologie», relevait la revue scientifique avec une pointe de sarcasme.

Alors, difficile de trancher. Est-ce que la famille Garant-Métivier à Lévis est trop ou assez tolérante avec un maximum de 2h par jour d’écran pour ses deux ados (et une interdiction pendant les repas et une heure avant le dodo)? 

Est-ce que la famille Marcil-Tremblay à Québec est suffisamment stricte avec une demi-heure de télé par jour entre 17h et 17h30? Et a-t-elle raison d’être «plus lousse les matins de fin de semaine, pour la télé et autres écrans, mais toujours avec contrôle parental étroit» ?

Gruger les autres activités

Pour M. Karsenti, il n’y a pas de chiffre magique. Mais les études montrent que le temps d’écran peut devenir excessif quand il «empiète sur d’autres éléments essentiels de la vie» comme l’alimentation, l’activité physique, le sommeil ou la socialisation, souligne le professeur. 

Or, pour de nombreux parents interviewés par Le Soleil, le temps d’écran empiète pas mal toujours sur d’autres activités qui leur semblent beaucoup plus épanouissantes pour leurs enfants. Ainsi, ils n’ont aucun scrupule à échanger Candy Crush, Pat Patrouille ou le dernier YouTubeur à la mode pour les romans, le soccer ou la guitare. 

À Québec, Cyane Tremblay vivait depuis longtemps sans télévision et sans cellulaire quand sa fille est née. Laure a grandi sans écrans et a développé un intérêt marqué pour la lecture, les legos, le dessin, le vélo, le ski alpin et l’escalade. Les écrans ne sont pas tant interdits qu’absents. 

C’est peut-être pour ça que Laure n’en réclame jamais. «Maintenant qu’elle a 8 ans, je pense qu’elle a simplement d’autres habitudes dans la maison», estime sa mère. 

Ensemble, Cyane et Laure regardent parfois des films de photos et font des mini-montages vidéo. Elles jouent aussi de temps en temps à Mario Bros sur une console portable Nintendo Switch que maman a récemment adoptée pour éviter que sa fille devienne techno nulle ou technophobe. 

«Je me suis rendu compte récemment que j’étais loin d’offrir à Laure les connaissances de base en termes de technologie et qu’a posteriori, j’aurais quand même aimé ça être en mesure de lui en offrir», remarque Cyane. 

Changements de comportements

Dans la famille de Sébastien Gaudreault, la transition vers l’abstinence d’écrans la semaine — et la réduction la fin de semaine — n’a pas conduit la télévision aux déchets électroniques. Il y a un peu de protestation au début, mais les garçons se sont vite habitués à la nouvelle règle. 

Les chicanes entre les enfants — et avec les parents — à propos des écrans ont chuté. Les garçons se sont mis à lire plus de BD, à faire plus de sport, à jouer du piano, à bricoler, à dessiner, à faire des casse-tête et à construire des habitations miniatures avec des bâtonnets de bois et de la colle chaude. Ils se sont aussi mis à jouer plus ensemble.

Sébastien ignore à quel point on pourrait établir une relation de cause à effet, mais il a constaté des changements de comportements importants chez ses fistons depuis que les écrans ont presque été congédiés. La créativité et la patience sont en hausse, l’agressivité et le stress sont en baisse. «C’est beaucoup plus calme dans la maison», dit le papa. 

Bien sûr, les parents sont plus sollicités que lorsque Netflix kidnappe l’attention des enfants. Mais Sébastien a l’impression d’être un père plus investi, et il y prend goût. 

Pendant une escapade au parc, en septembre, ses garçons et lui ont assisté à un atelier de karaté. Papa leur a proposé de prendre un cours et les gars ont répondu quelque chose comme : «ok, mais juste si tu viens avec nous». 

Depuis, Sébastien, Raphaël et Zachari enfilent leur kimono d’une à trois fois par semaine et se rendent au dojo. Si tout va bien, ils vont bientôt ajouter une deuxième barre à leur ceinture blanche.