Le taux des homicides conjugaux n'a pas diminué au pays au cours des dernières années, malgré les efforts déployés jusqu'ici pour lutter contre ce fléau, selon des experts.

Des experts souhaitent conjurer la violence conjugale au Québec

MONTRÉAL — Des experts espèrent que la récente série d'homicides conjugaux qui a frappé le Québec sera le catalyseur nécessaire qui permettra de lutter plus efficacement contre la violence familiale.

Le taux des homicides conjugaux n'a pas diminué au pays au cours des dernières années, malgré les efforts déployés jusqu'ici pour lutter contre ce fléau, signalent-ils.

Selon Peter Jaffe, professeur à l'Université Western et codirigeant de l'Initiative canadienne sur la prévention des homicides conjugaux, les femmes représentent de 76 et 80 % des 662 victimes enregistrées sur une période de neuf ans de 2010 et 2019.

«Chaque mort étudiée par notre équipe de recherche est douloureuse parce que chaque cas semble si prévisible avec le recul», déplore-t-il.

Dans environ 10 % des cas, ajoute M. Jaffe, les victimes de ces meurtres sont des enfants. Un parent, le plus souvent le père, se venge ainsi du partenaire qui a mis un terme à la relation. Parfois, ces homicides sont suivis d'un suicide.

Ce tragique scénario s'est déroulé en octobre dans un quartier de l'est de Montréal lorsqu'un père et ses deux enfants, âgés de cinq et sept ans, ont été retrouvés morts. Tout laisse croire qu'il s'agit d'un meurtre-suicide, dit la police. Des médias ont rapporté que la mère, qui a fait la macabre découverte, était en train de se séparer du père.

Quelques semaines plus tard, des policiers montréalais ont trouvé les corps de Dahia Khellaf, âgée de 42 ans, et de ses jeunes fils, âgés respectivement de deux et quatre ans, dans leur résidence. Le conjoint, qui s'est suicidé, avait déjà été accusé de l'avoir agressée, mais il avait été acquitté après qu'il eut accepté de signer un engagement de ne plus la contacter.

La plus récente victime de cette série se nomme Jaël Cantin, une mère de six enfants âgée de 33 ans dont le corps a été retrouvé jeudi matin dans une maison à Mascouche. Son partenaire, Benoit Cardinal, a été accusé de meurtre au deuxième degré.

Signes avant-coureurs

M. Jaffe mentionne que les signes avant-coureurs peuvent être nombreux: antécédents de violence conjugale, séparation récente ou imminente, harcèlement, dépression, consommation de drogue ou accès à une arme. Mais trop souvent, déplore-t-il, les victimes et leur entourage hésitent à s'exprimer, en raison de la peur ou de la honte de la victime, ou d'une réticence à croire que l'agresseur est capable de violence.

«Il est difficile pour les amis et la famille de croire que quelqu'un est capable de cela», fait-il valoir.

Selon les experts, il est essentiel de reconnaître les signes de violence conjugale pour prévenir les meurtres.

Melpa Kamateros, la directrice générale du Bouclier d'Athéna, un organisme à but non lucratif qui vient en aide aux victimes de violence conjugale, reconnaît que chaque cas est différent. Toutefois, met-elle en garde, la violence traverse généralement un cycle croissant.

Il y a généralement une montée de la tension, une explosion de la violence avant une période de calme ou «lune de miel» qui peut amener la victime à croire que l'acte violent n'était qu'un geste égaré, ajoute Mme Kamateros.

D'autres fois, les signes peuvent être beaucoup plus subtils: appels téléphoniques fréquents à la partenaire, tentatives de l'isoler de ses amis ou de contrôler la façon dont elle s'habille.

Sujet tabou

En plus des ressources supplémentaires pour aider les victimes et une meilleure coordination entre la police, les juges et les services sociaux, M. Jaffe et Mme Kamateros affirment qu'il faut sensibiliser davantage le public à la violence conjugale, qui est depuis longtemps considérée comme un sujet tabou.

M. Jaffe espère des campagnes de sensibilisation à grande échelle comparables à ce qui a été fait autour du harcèlement sexuel et de la santé mentale, afin de déstigmatiser les victimes de violence conjugale et d'encourager les lieux de travail et les familles à soutenir les victimes.

Mme Kamateros est du même avis. Elle se demande si la récente vague d'homicides à Montréal et dans les environs sera suffisante pour pousser la société à l'action, comme l'ont fait les dénonciations contre le magnat du cinéma Harvey Weinstein pour agression sexuelle et harcèlement.

«Nous attendons toujours ce moment 'moi aussi'», lance-t-elle.