En date du 8 avril, il n’y avait eu aucun cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Québec.
En date du 8 avril, il n’y avait eu aucun cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Québec.

Des détenus craignent la contamination à la prison de Québec

Les mesures de confinement mises en place à l’Établissement de détention de Québec sont loin d’apaiser les craintes de plusieurs détenus qui voient les agents correctionnels travailler sans masque de protection et être, selon eux, peu respectueux de la distanciation sociale exigée par la santé publique.

En date du 8 avril, il n’y avait eu aucun cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Québec (ÉDQ). Le seul détenu diagnostiqué dans une prison provinciale est à Sherbrooke et l’avait été avant son entrée en détention. Les pénitenciers fédéraux de Port-Cartier et Joliette sont toutefois aux prises avec une éclosion chez les agents correctionnels.

Les accusés - toujours présumés innocents - se font nombreux à réclamer ces jours-ci une remise en liberté durant les procédures en plaidant, notamment, leur crainte d’être contaminés à l’intérieur des murs.

Jim*, un homme dans la soixantaine, est en attente de procès depuis novembre pour avoir, selon la police, vendu une centaine de pilules de métamphétamines à un agent-double. On a aussi trouvé du «pot» chez lui. Ses antécédents judiciaires ont pesé lourd dans la balance pour qu’il soit gardé détenu durant les procédures. 

Ayant déjà eu des traitements de radiothérapie pour une tumeur pulmonaire il y a quelques années, Jim est très anxieux à l’idée d’être contaminé par le coronavirus. Il demandera à nouveau sa remise en liberté provisoire lors d’une audition fixée à la fin avril.

Gants et masque souvent absents

Selon Jim, les détenus et les agents correctionnels mettent peu en application les règles de la santé publique. Il voit les agents correctionnels passer des ailes de confinement (où tous les nouveaux détenus sont gardés en cellule durant 14 jours) aux ailes régulières sans mesure de protection ni désinfection. Jim observe souvent des agents qui se tiennent à moins de deux mètres les uns des autres, à la guérite notamment. 

La transmission des mémos ou des feuilles de cantine ne fait pas l’objet de mesure particulière, selon ce qu’il constate.

Les cabarets des repas sont inspectés par des agents qui ne portent ni masque ni gants, dit-il. Dans les aires communes, les détenus sont souvent assis beaucoup trop près les uns des autres. 

L’agent qui lui met les menottes ne porte pas de gant, observe Jim, qui s’inquiète aussi de la désinfection des bracelets de métal. Le ministère de la Sécurité publique nous indique que les menottes sont désinfectées après chaque utilisation sur un détenu suspecté de COVID, mais que cette opération n’est pas effectuée en présence de la personne incarcérée.

Jim se questionne aussi sur l’efficacité de l’entretien ménager, fait par les détenus avec de l’eau de Javel diluée. Cette mesure est recommandée par les autorités de santé publique pour le nettoyage des surfaces dures afin de prévenir les risques de propagation du virus, répond le MSP.

La conjointe de Jim est passée mardi lui porter de l’argent pour la cantine. Elle savait qu’elle ne pourrait pas le voir car toutes les visites sont suspendues depuis la mi-mars.

La dame, qui travaille comme infirmière auxiliaire, a été surprise de ne pas trouver de désinfectant à la porte d’entrée et de voir les agents faire beaucoup de manipulation d’objets sans gant. La surface où elle a déposé sa carte d’identité n’a jamais été nettoyée avant qu’une autre personne ne place sa carte, assure-t-elle. 

Le président du syndicat national des agents de la paix en service correctionnel du Québec, Mathieu Lavoie, soutient que la distanciation sociale est faite partout où c’est possible. Les gymnases et salles communes ont été fermés et les communications avec la cour se font grâce à la caméra, illustre-t-il. Les détenus peuvent appliquer eux-mêmes certaines mesures, fait-il valoir, en mangeant dans leur cellule, par exemple. 

Vrai que les agents correctionnels ont à se déplacer d’un secteur de «quarantaine» à un secteur régulier. «On met l’emphase sur le lavage des mains fréquent, insiste M. Lavoie. On garde les gants pour des occasions spécifiques parce que si tu portes des gants en tout temps, ce sont les gants qui finissent par être contaminés.»

Les prisons québécoises ont pour l’instant suffisamment d’équipements de protection, comme des masques, pour passer à travers la crise, croit le syndicat. 

Un point tarde toutefois à se régler avec la santé publique; le dépistage de la COVID-19 à l’infirmerie de la prison. «Ça nous éviterait d’avoir à faire des escortes médicales vers l’hôpital et à amener une personne potentiellement contaminée dans la population», dit Mathieu Lavoie.

* Prénom fictif

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PLUS QU'UNE SIMPLE CRAINTE

Les prisons québécoises ont pour l’instant suffisamment d’équipements de protection, comme des masques, pour passer à travers la crise, croit le syndicat national des agents de la paix en service correctionnel du Québec.

Il n’est pas suffisant de soulever la simple possibilité de contracter la COVID-19 pour retrouver sa liberté, rappelle la Cour supérieure.

Vendredi, le détenu Michel Couture, 67 ans, a invoqué en vain la crainte de la contamination à la COVID-19 pour être remis en liberté dans l’attente de son procès pour trafic de cocaïne et possession de cocaïne et d’hydromorphone dans le but d’en faire le trafic. Il a été arrêté le 16 avril 2019 et est incarcéré à l’Établissement de détention de Québec.

Par la voix de son avocate, le détenu Couture plaidait que les choses ont changé depuis son arrestation et que la COVID-19 a déjà commencé à frapper les prisons, «risquant de causer des ravages auprès des populations vulnérables». Il soumettait être aux prises avec plusieurs problèmes de santé et avoir été déclaré invalide.

La détention provisoire du sexagénaire avait été ordonnée pour protéger le public. 

Depuis déjà quelques semaines, les cours canadiennes tiennent compte de la COVID-19 dans l’analyse de l’octroi d’un cautionnement. Mais les juges le font dans un contexte où sévit une contagion connue et rapportée par les autorités carcérales à l’intérieur des murs d’un établissement ou que la preuve démontre que l’accusé est plus à risque qu’un autre, rappelle la juge Lavoie dans sa décision.

«La pandémie que l’on connaît actuellement ne doit pas chambouler l’analyse qui doit être faite dans le cadre d’une révision de détention, souligne la juge. Les personnes qui posent un risque substantiel pour la sécurité du public ne peuvent pas être remises en liberté sur la base que la détention peut représenter un risque accru pour eux.»

La juge Manon Lavoie a dit être rassurée par les mesures mises en place par l’ÉDQ, des mesures résumées devant elle par Sandy Lapointe, directrice des services professionnels.

La gestionnaire a évoqué notamment que plusieurs procédures de travail sécuritaires, tel le port de matériel de protection, ont été mises en oeuvre conformément aux recommandations du ministère de la Santé.

Pour que les juges prennent des décisions éclairées pendant cette période trouble, encore faut-il que les autorités carcérales leur donnent tout le portrait de la situation, fait valoir l’avocat de la défense Me Denis Richard. «Ce qui est écrit dans l’affidavit (de Mme Lapointe) me semble des voeux pieux, des mesures minimalement souhaitables, mais certainement pas ce qui se passe dans la réalité selon le témoignage de mes clients», affirme Me Richard.