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Des annonces placées par la police pour piéger des clients d’escortes juvéniles

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
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«Salut les gars! Je suis Mel, 5’6’’ avec 32B, peau douce, petite lolita. Viens jouer avec moi teddy bear.» C’est une sergente-détective et non une escorte qui a rédigé cette annonce, à l’origine des arrestations de cinq présumés clients de prostitution juvénile. Provocation policière ou technique d’enquête?

Raphaël Beaumont, enseignant de 25 ans, Thierry Ismaël Kamgha Kenkouo, 38 ans, de Québec, Miguel Angel Cazares Palacios, 50 ans, de Québec, Stéphane Fleury, 50 ans, de Saint-Augustin-de-Desmaures et Dave Hamel 39 ans, de Québec sont accusés de leurre à l’endroit d’une personne mineure et d’avoir communiqué avec une personne de moins de dix-huit ans pour acheter ses services sexuels.

La Cour du Québec entend cette semaine une requête en arrêt des procédures déposée par Beaumont et Hamel, qui estiment que les policiers ont violé leurs droits, fait usage de provocation policière et agi sans l’autorisation légale leur permettant de publier des annonces de services sexuels. 

Fin 2018, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) décide de lancer une opération contre les clients qui achètent les services sexuels d’escortes mineures sur son territoire. 

La pression est forte, témoigneront les enquêteures spécialisées, pour s’attaquer à la prostitution qui se déroule dans les hôtels de Québec. Dans tous les hôtels de Québec, précise l’enquêteure Paule Martineau.

Avec l’aide de l’Équipe intégrée de lutte au proxénétisme (EILP), une escouade provinciale, les enquêteurs élaborent des petites annonces offrant les services de «Mel» et de «Nao». Sur les photos qui accompagnent l’annonce, les escortes sont incarnées par une agente d’infiltration, majeure, mais qui peut avoir l’air d’une adolescente.

Les annonces sont publiées le 4 février 2019 sur trois sites web qui contiennent des offres pour des escortes adultes et pour d’autres visiblement plus jeunes.

Les policiers connaissent les sites qui leur servent souvent à retracer des jeunes filles en fugue qui font de la prostitution juvénile.

Selon les conversations de message-texte déposées devant la cour, Hamel et Beaumont ont tous les deux écrit à «Mel». Les deux hommes veulent une fellation. Après avoir discuté du service, Mel demande leur âge à chacun des clients. Elle va ensuite leur écrire qu’elle a 16 ans. Beaumont réagit par un «wtf» («what the fuck») et répond «oui  ha ha» lorsque «Mel» lui demande si son âge le dérange. Hamel écrit «iiii 16 ans» et commente que la jeune fille «paraît plus vieille sur ses photos». «Comment un hôtel a pu louer une chambre à une mineure...  ça sent l’arnaque policière», ajoute Dave Hamel.

Les deux hommes, comme les trois autres accusés, vont se présenter à l’Hôtel Universel ou à l’Auberge Québec le 6 et 7 février 2019. Ils se rendent jusqu’à la chambre de «Mel», toujours interprétée par l’agente d’infiltration. Pendant que la jeune fille va à la salle de bain, deux policiers entrent dans la chambre pour procéder à l’arrestation.

Au total, 167 personnes ont répondu aux annonces du SPVQ durant trois jours. Du nombre, 45 se sont désistés après avoir reçu le message-texte disant que l’escorte était âgée de 16 ans. Vingt-quatre personnes ont simplement arrêté l’échange. Quatre-vingt-douze interlocuteurs ont refusé l’offre pour des raisons non précisées.

Près d’une vingtaine de policiers ont été mobilisés par cette «opération clients».

Pas de crime

Depuis la création en 2017 de l’Équipe intégrée de lutte au proxénétisme, 13 opérations pour contrer la demande en prostitution juvénile ont eu lieu à Montréal, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières et Saguenay. Quatre-vingt-six clients ont été arrêtés au total.

Le lieutenant-détective Dominic Monchamp, superviseur des enquêtes à l’EILP, considère que l’opération de Québec a été faite dans les règles de l’art.

Contrairement à ce qu’allèguent les accusés, les policiers n’avaient pas à obtenir une des autorisations légales prévues au Code criminel puisque, selon le lieutenant-détective, ils n’avaient aucune intention de commettre un crime. «Notre façon de voir les choses, c’est qu’il n’y a aucune intention de vendre qui que ce soit, affirme M. Monchamp. Ce sont des policiers qui annoncent pour la police. En aucun temps, un service sexuel ne sera rendu.»