Dans les années 60, l'arrivée des électroménagers dans la maison a été une occasion pour la ménagère de gagner du temps et de s'émanciper des tâches domestiques. Cinquante ans plus tard, plusieurs ménages décident plutôt de lâcher du lest et de retrouver le plaisir du geste.

Dehors les électros!

À l'ère des convictions écologiques et des contraintes économiques, des Québécois mettent de côté certains appareils électroménagers superflus, énergivores ou potentiellement dangereux de leur maison. Pourquoi? Le Soleil en a parlé avec un sociologue.
Dans les années 60, l'arrivée des électroménagers dans la maison a été une occasion pour la ménagère de gagner du temps et de s'émanciper des tâches domestiques. Cinquante ans plus tard, plusieurs ménages décident plutôt de lâcher du lest et de retrouver le plaisir du geste.
Après la Révolution tranquille, les Québécois étaient tiraillés entre la tradition et la modernité, explique Dominique Morin, professeur de sociologie à l'Université Laval. «La tradition impliquait de reproduire ce que faisaient nos parents, sous peine de "perdre" quelque chose», explique-t-il.
Le retour aux sources, à une vie plus simple, que l'on peut observer de nos jours dans certains cercles est l'effet d'un choix, et non de la perpétuation d'une tradition. «C'est une appréciation rationnelle de pratiques antérieures», formule M. Morin. Faire la vaisselle en famille, prendre le temps de cuisiner, retrouver le plaisir d'étendre son linge sur la corde deviennent des choix de vie, appuyés par tout un discours rationnel.
Les raisons pour ne pas avoir de micro-ondes, de lave-vaisselle, de sécheuse ou d'innombrables gadgets varient d'une personne à l'autre. Quelqu'un peut avoir l'impression que laver la vaisselle à la main est plus écologique, alors qu'un autre peut lui répondre que le lave-vaisselle utilise moins d'eau chaude, donc moins d'eau et l'électricité, que la manière traditionnelle.
La pression sociale qu'intimait la tradition s'est transformée en «un contrôle social diffus». On peut céder à l'effet du «voisin gonflable» (si mon voisin l'a, j'en veux un) ou reproduire des comportements qui nous paraissent sains et logiques, comme récupérer et réutiliser.
«Le groupe a une tendance despotique, mais la pression se fait maintenant au nom d'idées, d'idéaux, et non au nom de la notion de la normalité», indique le sociologue. «S'il y a une forme de contrôle social qui incite à moins et à mieux consommer, il y a aussi une pression qui est exercée en sens inverse par la publicité. À mon sens, en ce moment, les deux tendances sont en conflit.»
Le facteur temps
Le désir de «prendre le temps de faire les choses» est une réaction à la course folle du quotidien. Dans ses travaux d'études urbaines, Dominique Morin s'est intéressé au fait que les familles d'aujourd'hui doivent souvent compter sur deux salaires et s'établir en périphérie des agglomérations pour avoir accès à la propriété. Un phénomène qui les entraîne dans une course folle entre le bureau, la garderie et la maison et qui fait du temps un bien de plus en plus précieux.
Nos choix comme consommateur nous permettent d'affirmer nos valeurs. Chacun stylise son mode de vie. Pour adapter l'adage : dis-moi ce que tu achètes et je te dirai qui tu es.
«Les enquêtes montrent depuis quelque temps que la famille et la vie personnelle passent maintenant avant la carrière. Ça a été une surprise, parce que ce n'était pas le cas pour les générations précédentes», révèle M. Morin, et se référant aux travaux du sociologue du travail Daniel Mercure.
Géographiquement et économiquement, les données ne sont pas les mêmes que pour les générations précédentes, note M. Morin. «Les gens de 30 ans qui veulent vivre comme leurs parents ont vécu, matériellement dans l'espace urbain, ne peuvent plus. Les résidences coûtent plus cher et ne sont pas localisées à la même distance du lieu de travail et d'étude. Reproduire le style de vie des familles de banlieue des années 50 et 60 est devenu pratiquement impossible.»
Les contraintes et les valeurs sont deux champs de force avec lesquels chaque ménage doit composer, et qu'il doit concilier pour trouver un juste équilibre. Le bonheur passerait-il par la maison? Chose certaine, notre milieu de vie et notre manière de l'occuper témoignent de la société dans laquelle on vit.
Dans ma maison, je n'ai pas de...
Pour des raisons de santé, d'économie d'énergie, de coût, d'espace, de qualité de vie, pour prendre du temps en famille, voire pour des raisons esthétiques, certains électroménagers prennent le large. Quelques volontaires nous disent pourquoi ils ont fait le choix de «vivre sans».
Gaëlle
Micro-ondes : «C'est une tradition familiale, si on veut. Ma mère en a eu un et l'avait fait mettre au sous-sol, par crainte. Elle ne l'a jamais utilisé.»
Sécheuse : «Faire sécher les vêtements à l'air permet de les conserver plus longtemps. En plus, ça aide à faire monter le taux d'humidité dans la maison l'hiver.»
Lave-vaisselle : «Lorsqu'on a refait notre cuisine, plutôt que d'intégrer un lave-vaisselle, on a pensé à une façon de rendre la tâche de la vaisselle agréable et conviviale. Nous avons placé l'évier au centre, ce qui est beaucoup plus motivant que devant un mur.»
Carole
Sécheuse : «Les cordes à linge peuvent devenir une manière d'être créatifs. L'artiste française Fanny Viollet a profité de ses congés de maternité pour photographier chacune de ses cordes à linge, où elle variait les formes, les couleurs et les dégradés, puis a fait une exposition de ses photos dans un lavomat à Paris.»
Micro-ondes : «On attend qu'il meure, mais on ne s'en sert pas beaucoup.»
Lave-vaisselle : «On n'en a jamais ressenti le besoin, même lorsqu'il y a de grandes fêtes, tous les invités s'y mettent et la vaisselle se fait rapidement.»
Mélissa
Sécheuse : «Ça nous permet de sauver sur les coûts énergétiques et de diminuer notre consommation, et on se sauve du bruit que l'utilisation de la machine engendre.»
Micro-ondes : «C'est un choix santé. Puisqu'on est incertains des effets, je préfère m'abstenir d'en avoir un. En plus, ça nous oblige à prendre le temps de faire les repas, un arrêt en famille imposé quand la vie tente de prendre un rythme effréné.»
Lave-vaisselle : «Notre appartement venait avec un lave-vaisselle... alors comme il est là, on en profite pour l'utiliser comme stérilisateur et sauver du temps. Sinon, c'est comme le sèche-linge, c'est bruyant et coûteux en énergie et en eau pour rien.»
Sarah
Micro-ondes : «C'est gros et laid et la bouffe n'a pas aussi bon goût.»
Réfrigérateur : «J'ai un tout petit frigo, genre frigo à bière, parce que j'aime mieux faire mon épicerie tous les jours ou aux deux jours et avoir des choses fraîches que de garder de la nourriture qui pourrit. Et on est deux à vivre avec ça.»
Propos recueillis par Josianne Desloges