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Le Dr Stanley Vollant (à droite) a dit regretter de ne pas avoir davantage écouté les personnes qui lui avaient confié, il y a quelques années, qu’elles avaient été mal traitées dans les hôpitaux de plusieurs régions du Québec.
Le Dr Stanley Vollant (à droite) a dit regretter de ne pas avoir davantage écouté les personnes qui lui avaient confié, il y a quelques années, qu’elles avaient été mal traitées dans les hôpitaux de plusieurs régions du Québec.

Décès de Joyce Echaquan: «je pensais que le racisme n’existait pas chez les gens éduqués» [VIDÉO]

Matthieu Max-Gessler
Matthieu Max-Gessler
Le Nouvelliste
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La journée de lundi a débuté avec le témoignage du chirurgien innu Stanley Vollant, venu présenter ses recommandations à la coroner Géhane Kamel, dans le cadre de l’enquête publique sur le décès de Joyce Echaquan, l’automne dernier. Celui-ci a été à même de témoigner autant du racisme qu’il a vécu pendant son enfance dans le système d’éducation québécois, mais aussi au cours de sa formation en médecine, puis lors de sa carrière.

«Au moment où la crise d’Oka a commencé, en juillet 1990, je pensais que le racisme n’existait pas chez les gens éduqués, a-t-il raconté. Mais dans mon milieu de travail, à l’hôpital, je me faisais insulter tous les jours, on traitait les autochtones de bloqueurs de route, de choyés par la société, qu’on était juste des fauteurs de trouble.»

«Ça a surtout été une claque dans la face pour moi de me rendre compte que le racisme existe dans le système de santé», a-t-il ajouté. 

Selon lui, c’est à cause de ce mépris et de tout le tort qui a été causé aux Autochtones par le biais, par exemple, des pensionnats, que beaucoup de membres des Premières Nations sont peu enclins à se faire soigner dans le système public québécois. Une des conséquences de ce manque de confiance est la dégradation de l’état de santé de plusieurs Autochtones parce qu’ils ne sont pas allés consulter un médecin à temps. Le Dr Vollant a d’ailleurs cité une étude du Canadian Medical Association Journal qui relève que les Autochtones ont 30 % plus de chances de développer des complications lorsqu’ils sont opérés. 

«Ça s’explique par des facteurs de comorbidité plus élevés, parce que les communautés sont souvent plus éloignées, mais aussi par le racisme systémique. Les gens retardent le moment d’aller à l’hôpital parce qu’ils ont peur», a résumé le Dr Vollant. 

«Je me suis senti honteux»

Le Dr Stanley Vollant a également dit regretter de ne pas avoir davantage écouté les Autochtones de diverses nations et communautés qui lui avaient confié, il y a quelques années, qu’ils avaient été maltraités dans les hôpitaux de plusieurs régions du Québec. Il a dit que des dizaines de témoignages lui ont été rapportés et que «l’hôpital de Joliette revenait peut-être plus souvent» que d’autres. 

«Je dois faire mon mea culpa. J’ai écouté ces histoires en ayant un doute: peut-être qu’ils avaient mal interprété certaines choses», a-t-il reconnu, en parlant de ces témoignages entendus lorsqu’il a traversé à pied de nombreuses communautés autochtones, une marche de 6000 km qu’il a faite sur cinq ans. 

«Mais quand j’ai vu les images de Joyce, ça m’a ébranlé énormément. Je me suis senti honteux de ne pas avoir fait plus après avoir entendu ces histoires. Alors aujourd’hui, ma mission est d’en parler plus, pour que ça n’arrive plus, qu’il n’y ait pas d’autres Joyce», a ajouté le Dr Vollant. 

«Joyce a été méprisée à mort»

Plusieurs experts qui se sont succédés lundi au palais de justice de Trois-Rivières ont rappelé que Joyce Echaquan n’est pas une exception au Québec et au Canada. Le Dr Samir Shaheen-Hussain, pédiatre et professeur adjoint à la Faculté de médecine de l’Université McGill, a en effet rappelé le cas de Brian Sinclair, un Autochtone décédé en 2008 à l’urgence d’un hôpital de Winnipeg alors qu’il devait faire remplacer un cathéter bloqué. L’homme a été ignoré par de nombreux employés qui croyaient qu’il était ivre ou qu’il était simplement venu se réchauffer, puisqu’il était sans-abri. Ce n’est qu’après 30 heures que le personnel s’est rendu compte que l’homme était décédé. 

«Sinclair a littéralement été ignoré à mort. Joyce a plutôt été méprisée à mort», a martelé le Dr Shaheen-Hussain. 

Ce dernier a par ailleurs affirmé que le système de santé québécois est toujours empreint de «colonialisme médical», qui, selon lui, «dépossède» encore aujourd’hui les membres des Premières Nations. Il a également rappelé le combat qu’il a mené en 2017 pour que les enfants autochtones transportés en avion-ambulance vers les grands centres puissent être accompagnés par un parent. Il a aussi rappelé les propos qu’avait tenus à l’époque l’ancien ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette. Il avait garanti que «d’ici six mois, il y aura au moins une personne qui se verra refuser la permission de monter à bord d’un avion-ambulance» parce qu’elle sera intoxiquée ou agitée. Ces propos avaient soulevé un tollé au sein des Premières Nations et des chefs avaient exigé la démission du ministre. Selon le Dr Shaheen-Hussain, cette déclaration n’est qu’une autre preuve de l’existence du racisme systémique, puisque loin d’être forcé à démissionner, le ministre Barrette avait été soutenu par l’ex-premier ministre Philippe Couillard.

Le Dr Samir Shaheen-Hussain, professeur adjoint à la Faculté de médecine de l’Universite McGill.

Le Dr André Corriveau, qui détient une impressionnante feuille de route comme spécialiste en santé publique, a également témoigné de son expérience comme médecin dans des territoires autochtones, notamment au Nunavik. Invité à prendre la parole par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du labrador (APNQL), il a lui aussi reconnu que «les cas comme Joyce, il y en a partout au Canada et il y en a au Québec». Selon lui, nombre de problèmes vécus par les Autochtones dans le système de santé sont aussi liés à la communication, particulièrement ardue pour ceux dont le français n’est pas la première langue. 

«Imaginez, comme Québécois, que vous devez vous faire soigner dans un milieu exclusivement anglophone. Vous tentez d’expliquer que vous avez mal au cœur, la nausée, et que vous dites ‘’my heart hurts’’, le médecin va partir sur une toute autre piste. Le temps qu’il réalise que ce n’est pas ce que vous vouliez dire, on peut perdre beaucoup de temps», a-t-il illustré. 

Sécurisation culturelle

Les Drs Vollant, Shaheen-Hussain et Corriveau ont tous trois soutenu que l’approche de la sécurisation culturelle est incontournable pour tenter de renverser la vapeur dans la relation entre les Autochtones et le système de santé québécois. Cette approche consiste à inciter le personnel médical et les gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux à s’ouvrir à la culture autochtone pour mieux comprendre la réalité, les croyances et les valeurs des membres des Premières Nations. 

«Des fois, il faut être capable d’enlever nos lunettes culturelles pour mettre celles de l’autre», a résumé le Dr Vollant. 

Ce dernier a affirmé que cette approche a eu des résultats très encourageants en Nouvelle-Zélande auprès de la population maorie, dont la crainte par rapport au système de santé allochtone était similaire à celle des Premières Nations du Québec. 

Le Dr Corriveau a pour sa part énuméré quelques exemples de sécurisation culturelle qui permettraient selon lui de réconcilier les membres des Premières Nations avec le système de santé. Cela peut se faire notamment en aménageant des salles pour permettre aux familles de patients, qui voyagent souvent de très loin pour se rendre à l’hôpital, de se rassembler et se reposer, en embauchant des interprètes pour les accompagner et les aider à surmonter les difficultés de communication et leur autoriser l’accès à un guérisseur traditionnel s’ils en font la demande. 

«Dès leur arrivée à l’hôpital, d’avoir des points de repère culturels, c’est important. Ça peut être très rassurant de voir des images de leur culture et d’être bien accueillis au moment de leur inscription», a-t-il évoqué. 

La présence de personnel issu des Premières Nations lui semble également un incontournable, en particulier dans les hôpitaux qui reçoivent une importante clientèle autochtone. 

Parmi les experts invités à formuler des recommandations à la coroner Kamel lundi, on comptait d’ailleurs Julie Gauthier, de la Direction des affaires autochtones du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Celle-ci a expliqué qu’un guide a justement été élaboré à l’attention des gestionnaires du réseau de la santé et de la haute direction des CISSS et CIUSSS «pour implanter de façon durable la sécurisation culturelle dans leurs organisations». Ce guide, selon Mme Gauthier, est «le socle sur lequel reposent les travaux» de sécurisation culturelle annoncés le 6 novembre dernier par le MSSS, soit quelques jours après le décès de Joyce Echaquan. 

Julie Gauthier, de la Direction des affaires autochtones du ministère de la Santé et des Services sociaux.

La haute fonctionnaire a également décrit les rôles d’agents de liaison travaillant dans les hôpitaux et de «navigateurs de service». Le mandat de ces derniers est de guider et de soutenir les usagers autochtones dans le système de santé. 

Questionnée à savoir si des Autochtones travaillent au sein de l’équipe de la Direction des affaires autochtones du MSSS, Mme Gauthier a toutefois répondu que ce n’était pas le cas jusqu’à récemment. La seule employée autochtone de sa Direction, une femme atikamekw, travaille présentement à temps partiel. 

La commissaire-conseil au régime d’examen des plaintes du MSSS, Dominique Charland, était également au nombre des experts invités lundi. La dame a apporté peu de réponses aux questions du médecin Jacques Ramsay, qui accompagne la coroner Géhane Kamel dans son enquête, notamment sur le nombre de plaintes formulées par des Autochtones envers le système de santé. Mme Charland a cependant reconnu que le processus de plainte du MSSS peut être ardu dans son état actuel, tout en ajoutant que des changements doivent entrer en vigueur d’ici très peu de temps. 

Reconnaître ou pas le racisme systémique?

Alors que les témoignages des experts entendus lundi pointent vers la présence de racisme systémique dans le réseau de la santé, rappelons que le gouvernement du Québec refuse toujours, jusqu’à présent, d’en reconnaître l’existence. Mme Gauthier a d’ailleurs confirmé que dans le guide de sécurisation culturelle que sa direction a élaboré, c’est le terme discrimination et non racisme systémique qui est utilisé. 

«J’espère que je vais réussir à comprendre d’ici mercredi (jour de la fin des audiences) pourquoi on a peur de nommer ces deux mots-là», a lancé la coroner Kamel, alors que se concluait la présentation de Mme Gauthier. 

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

Pour le chef de l’APNQL, Ghislain Picard, qui a également présenté les recommandations de son organisation lundi, la reconnaissance du racisme systémique par le gouvernement Legault n’est toutefois pas négociable. Il a affirmé que l’APNQL demande l’adoption du Principe de Joyce dans son intégralité, ce qui inclut la reconnaissance du racisme systémique. 

Le chef Picard a par ailleurs appelé à une «révolution» dans le système de santé, pour que les membres des Premières Nations regagnent confiance dans le système de santé.

Le Dr Stanley Vollant est pour sa part prêt à mettre de l’eau dans son vin, tant que des actions sont prises. 

«Si on ne veut pas nommer l’éléphant dans la salle, mais qu’on l’appelle le pachyderme à grandes oreilles et qu’on crée un orifice pour le faire sortir pour éviter les dégâts, je suis d’accord. Mais ça serait bien pour le peuple atikamekw, pour les Nations autochtones (de reconnaître le racisme systémique). Et il faut que ce soit des solutions durables dans le temps, pas juste un 27 millions $ une fois et qu’on ne fait plus rien par la suite», a-t-il prévenu, en entrevue avec les médias à la sortie de la salle d’audience.