Jean et Aline Chrétien.
Jean et Aline Chrétien.

Décès d’Aline Chrétien: «Une grande femme»

Marc-André Pelletier, Initiative de journalisme local
Le Nouvelliste
SHAWINIGAN – Une grande dame du Québec est décédée samedi, alors qu’Aline Chrétien a rendu l’âme à son domicile du lac des Piles à l’âge de 84 ans. La femme originaire de Saint-Boniface en Mauricie laisse notamment dans le deuil son mari des 63 dernières années et ex-premier ministre du Canada, Jean Chrétien, ainsi que ses enfants France, Hubert et Michel. 

Reconnue pour sa curiosité, son humanisme et sa sensibilité, elle laisse également plusieurs petits-enfants et amis.

L'ancien premier ministre l'appelait affectueusement son «roc de Gibraltar». Elle lui a d’ailleurs sauvé la vie à au moins une reprise, face à un intrus armé d’un couteau qui avait déjoué la sécurité de la résidence officielle du premier ministre.

«Je pense que le premier ministre Chrétien serait le premier à reconnaître que sans elle, il n’aurait jamais été premier ministre «, avance son collaborateur de longue date Eddie Goldenberg.

Aline Chrétien a fait partie intégrante de toutes les décisions politiques les plus déterminantes de son mari: celle de rester dans l’arène fédérale malgré les appels à se présenter à l’Assemblée nationale dans les années 1960; celle de quitter la vie politique en 1986 après avoir été défait par John Turner dans la course à la direction du Parti libéral; celle de se jeter à nouveau dans la mêlée en 1990; et celle de briguer un troisième mandat consécutif en 2000.

Jean et Aline Chrétien au musée en l'honneur du premier ministre à Shawinigan.


C’est elle qui lui avait aussi conseillé de recruter l’universitaire et futur chef libéral Stéphane Dion dans son cabinet après le référendum sur l’indépendance de 1995.

Et tout au long de la carrière de 40 ans de M. Chrétien en politique fédérale, c’est elle qui modérait ses ardeurs. «Ceux d’entre nous qui travaillaient pour le premier ministre Chrétien savaient que parfois, s’il y avait un problème, elle était le dernier ressort, se souvient Eddie Goldenberg. Et il l’écoutait toujours.»

Tous deux ont grandi dans des familles humbles, à quelques pâtés de maisons l’un de l’autre, à Shawinigan. Leur histoire d’amour a commencé par une rencontre fortuite à bord d’un autobus, tandis qu’Aline était âgée de seulement 16 ans, soit deux ans de moins que son futur mari.

«C’est une petite voisine de notre village, ils se connaissaient depuis très longtemps, ils se sont rencontrés très tôt», a relaté en entrevue Michel Chrétien, le frère de l’ex-premier ministre.

L’adolescente rêvait d’étudier les langues à l’université, mais elle a plutôt fréquenté l’école de secrétariat afin de pouvoir soutenir sa famille.

Ce trop court passage à l’école l’aura d’ailleurs visiblement marquée. Lorsque son mari a mis sur pied les bourses du millénaire - de l’aide financière pour les étudiants - elle appuyait fortement cette mesure.

«Elle a dit à Jean: «Écoute, Jean, si les bourses du millénaire avaient existé quand on était jeune, moi aussi j’aurais un diplôme universitaire»», a raconté son beau-frère.

Une fois mariée, Aline Chrétien est restée au foyer pour élever leurs enfants. Puis, aux premiers pas de son mari en politique fédérale, elle est restée à Shawinigan, où elle était ses yeux et ses oreilles dans la circonscription.

Mais elle n’a pas pour autant interrompu ses études. Elle est devenue quadrilingue, apprenant une fois adulte à parler anglais, italien et espagnol, en plus de sa langue maternelle, le français. Elle s’est également transformée en une pianiste accomplie, en étudiant au Conservatoire royal de musique.

Aline et Jean Chrétien ont célébré leur 63e anniversaire de mariage le 10 septembre, quelques jours à peine avant sa mort.

Seule une cérémonie privée est prévue pour le moment en raison des restrictions associées à la COVID-19, explique le porte-parole de la famille Bruce Hartley, mais une commémoration publique aura lieu quand les circonstances le permettront.

Michel Angers ému

Le maire de Shawinigan, Michel Angers, qui a eu la chance de côtoyer fréquemment Mme Chrétien au cours des dernières années se rappelle d'une femme forte. Il entend d'ailleurs mettre en berne les drapeaux à l'Hôtel de Ville dès lundi matin, en guise d'honneur.

«Ce n'était pas seulement l'épouse de Jean Chrétien, mais bien une conseillère inestimable pendant les années où il a été premier ministre et après. J'ai beaucoup de tristesse de voir que Jean a probablement perdu sa meilleure alliée. C'est une grande femme. C'est la ville entière qui est en deuil», a souligné le premier magistrat qui n'en garde que de bons souvenirs.

Mme Chrétien et son mari qui visitent les nouvelles installations du musée consacré à l'ancien premier ministre à la Cité de l'Énergie de Shawinigan.

«Je me rappellerai de deux moments en particulier : une fois où nous étions allé jouer au golf dans un tournoi où elle et Jean étaient présidents d'honneur à Grand-Mère. On avait passé un très bon moment, on avait bien ri. Et l'autre moment, bien sûr, c'est lors de l'ouverture de la maison de soins palliatifs qui porte son nom. Je me souviens qu'elle était très émue», ajoute-t-il.

Rappelons qu'une maison de soins palliatifs qui accompagne les personnes en fin de vie porte le nom d'Aline Chrétien à Shawinigan et a été inaugurée il y a un peu plus de deux ans.

Aline et Jean Chrétien lors de l'inauguration de la Maison Aline-Chrétien en 2018.

L'ancien secrétaire de presse de Jean Chrétien, Daniel-Yves Durand, soutient que l'ancien premier ministre «ne faisait rien sans la consulter».

«C'était une femme qui était vraiment le pilier de Jean Chrétien. Elle lui mettait des post-it partout. Elle a fait une grande différence dans sa vie, mais aussi dans l'histoire du Canada», soutient M. Durand.

Celui qui est aujourd'hui un homme d'affaires la décrit comme «une femme solide, une femme d'influence». 

«Elle était très courtoise. Et comme elle parlait le français, l'anglais et l'espagnol, elle pouvait discuter avec n'importe qui».

La conseillère municipal du district de la rivière à Shawinigan, Nancy Déziel, n'a pas tari d'éloges à l'endroit de Mme Chrétien.

«Derrière tout grand homme se tient une grande dame. Je préfère à ses côtés. Mme Chrétien a su faire sa marque tout le long de sa vie. Reconnue comme un roc, très engagée dans sa communauté. Toute ma sympathie et mes condoléances à M. Chrétien et sa famille».

Sur Twitter, le chef du Bloc Québécois, Yves-François Blanchet a salué la mémoire de la défunte.

«J’adresse mes plus sincères condoléances à monsieur Jean Chrétien, à toute la famille et aux proches de madame Aline Chrétien qui les a quittés au cours des dernières heures», a-t-il écrit.

* Avec La Presse Canadienne