Christine St-Pierre  
Christine St-Pierre  

Dans ses mémoires, la libérale Christine St-Pierre révèle avoir voté oui aux deux référendums

Jocelyne Richer
La Presse Canadienne
On la croyait fédéraliste bon teint, fière canadienne sans réserve, mais la réalité est bien plus complexe et nuancée pour la députée libérale Christine St-Pierre, qui publie ces jours-ci ses mémoires, condensés dans 310 pages relatant un parcours de journaliste et de politicienne qui n’a pas manqué de rebondissements des années 70 à aujourd’hui.

Le livre de l’ex-ministre libérale et ancienne correspondante parlementaire de Radio-Canada, qui se lit d’une traite, a le mérite de nous faire revisiter les grands événements politiques des dernières décennies, en posant un regard croisé, tantôt de reporter, tantôt de ministre, mais toujours au coeur de l’actualité.

On découvre aussi dans «Ici Christine St-Pierre», publié aux éditions du Septentrion, le parcours personnel d’une femme de 67 ans inconditionnellement féministe, née à une époque où la politique et le journalisme parlementaire étaient des chasses gardées masculines. Ayant grandi sur une ferme, au sein d’une famille modeste de Saint-Roch-des-Aulnaies, dans les années 50, elle est encore étonnée et fière de constater le chemin parcouru.

Sur la question nationale, comme tant d’autres Québécois, elle avoue avoir toujours été divisée, ballotée entre son fort sentiment d’appartenance au Canada et son amour du Québec. On ne sera pas surpris d’apprendre que les grands rendez-vous historiques qu’ont été les référendums sur le statut du Québec ont généré chez elle une forte dose d’anxiété.

Obligée de choisir, toute contradiction assumée, cette fédéraliste s’est donc rangée dans le camp du Oui, en 1980 et en 1995, endossant à deux reprises le projet de faire du Québec un pays. Mais sans grand enthousiasme.

«Je me dirige vers l’isoloir, mon bulletin dans la main. Tabarnouche! Je me dis que, dans un référendum, un seul vote peut faire la différence. Mon coeur est en mille morceaux. Je relis attentivement la question, puis? je mets ma croix pour le OUI!», écrit-elle, en se remémorant ses états d’âme du 30 octobre 1995.

Mais pourquoi ne pas avoir penché du côté du Non? Son explication: encore sous le choc de l’échec de l’accord du Lac Meech, survenu cinq ans plus tôt, elle dit estimer alors essentiel comme Québécoise de «se tenir debout».

Mais c’est surtout une fédéraliste «fatiguée», qui veut éviter à tout prix de devoir trancher une troisième fois.

«J’ai voté OUI en 1980 et en 1995. Je ne veux pas revivre l’expérience. C’est trop déchirant. Je me sens comme le professeur Léon Dion, père du futur ministre Stéphane Dion, qui se définit à l’époque comme un «fédéraliste fatigué». Deux victoires du NON me suffisent bien amplement. Curieusement, je demeure aussi très attachée au Canada», note-t-elle.

«À quoi ça sert?»

Sa loyauté envers le Canada a d’ailleurs été mise à rude épreuve quand elle a dirigé le ministère des Relations internationales, de 2014 à 2018, ne cachant pas que parfois elle aurait bien apprécié alors avoir plus de pouvoir, allant même jusqu’à souhaiter «que le Québec soit un pays à part entière».

Au-delà de l’éternel ballet diplomatique Québec-Ottawa, elle aura dû se battre bec et ongles pour sauver littéralement son ministère de l’abolition pure et simple, ayant failli être emporté par la vague d’austérité qui a déferlé sur le Québec, après l’élection du gouvernement Couillard, en 2014.

Dans les couloirs du parlement, une rumeur circule alors voulant qu’un des scénarios envisagés par le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, qui semble prêt à tout pour éliminer le déficit, consiste à transformer ce ministère en un simple secrétariat, aux pouvoirs, mandats et budgets réduits à peu de choses.

La rumeur lui paraît tellement «loufoque» et «stupide», qu’elle a peine à y prêter foi. Mais pour en avoir le coeur net, elle confronte le ministre Coiteux, qui confirme ses pires craintes.

«À quoi ca sert?» un ministère des Relations internationales, lui demande-t-il. Tombant des nues, Christine St-Pierre comprend dès lors que l’heure est grave. Une décision s’impose aussitôt: si le gouvernement va de l’avant, elle démissionnera.

«Je rage et je prends la décision ferme que je me battrai jusqu’au bout pour tuer cette idée», raconte l’ex-ministre, qui dit avoir dû expliquer à son collègue le b.a.-ba du statut particulier du Québec au sein du Canada, de son rôle dans la Francophonie et de l’importance pour la nation québécoise, isolée dans un continent anglophone, de parler de sa propre voix à l’étranger, afin de faire rayonner sa langue et sa culture.

Elle obtient gain de cause: l’idée est tuée dans l’oeuf.

Jean Charest l’avait prédit

Dès son plus jeune âge, elle s’intéresse à la politique. Mais elle aura fait un long détour par le journalisme parlementaire avant de se lancer en politique active. À maintes reprises, l’ex-premier ministre Jean Charest, reconnu pour son flair politique, a tenté de l’enrôler. Dès 1993, alors chef du Parti conservateur à Ottawa, il avait prédit qu’elle serait un jour candidate à ses côtés.

Mais à cette époque Christine St-Pierre est correspondante parlementaire et préfère observer la faune politique, plutôt qu’en faire partie. En 2007, cependant, le contexte a complètement changé: l’année précédente, en poste à Ottawa, faisant fi du devoir de réserve que doivent afficher les journalistes de Radio-Canada, elle expédie à La Presse une lettre d’opinion, dans laquelle elle se prononce en faveur du maintien des troupes canadiennes en Afghanistan. La lettre reste en travers de la gorge des dirigeants de Radio-Canada et la carrière journalistique de Christine St-Pierre tire à sa fin.

Des années plus tard, elle s’explique encore mal pourquoi elle a agi ainsi, mais chose certaine, elle ressent plus que jamais à cette époque le besoin d’afficher ses opinions «à visière levée».

Avec le recul, elle affirme n’avoir jamais regretté d’avoir mis fin à une carrière journalistique enviable d’une trentaine d’années à Radio-Canada, qui lui aura permis d’être au coeur de l’action, dans les bureaux politiques de Québec, Ottawa et Washington, où elle a atterri juste à temps pour couvrir les attentats du 11 septembre 2001.

À l’hiver 2007, Jean Charest, premier ministre du Québec, est sur le point de déclencher des élections générales. Son émissaire, Jacques Dupuis, revient à la charge une fois de plus. Cette fois, elle dit oui. Elle a 53 ans et se sent prête à faire le grand saut. On lui offre sur un plateau d’argent un comté sûr de Montréal: l’Acadie, qu’elle représente sous la bannière libérale depuis.

À la tête d’un gouvernement minoritaire, Jean Charest, un «vrai féministe», forme en 2007 le premier gouvernement paritaire du Québec.

Elle en fait partie, flattée d’être promue dès son élection ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, et responsable de la langue française, peut-être l’enjeu qui lui aura donné le plus de fil à retordre.

Une déception: ne pas avoir réussi à instaurer un statut professionnel pour les journalistes.

Féministe «jusqu’à ma mort»

Dédiée à la cause des femmes, «jusqu’à ma mort», assure-t-elle, Christine St-Pierre se dit fière d’avoir fait inscrire le principe de l’égalité homme-femme dans le préambule de la Charte des droits et libertés de la personne, ce qui enverra selon elle un message clair aux immigrants et aux juges.

Dans les années 70 et 80, comme journaliste, elle est amenée à rendre compte des grandes luttes féministes, incluant le droit à l’avortement, dont le point d’orgue fut la très médiatisée affaire Chantal Daigle, en 1989. En parallèle, dans des pages touchantes, sur un plan plus personnel, elle relate ses vaines tentatives d’avoir un enfant: son fort désir de maternité ne sera jamais comblé.

À la fin du livre, elle revient sur la difficile campagne électorale de 2018, pressentant dès le début que le Parti libéral du Québec se dirigeait vers une défaite cuisante, ce qui fut le cas. La stratégie, les slogans, le programme, rien ne semble fonctionner: «On cherche le Wow. Il n’y en a pas.»