«Me battre m’a souvent mis dans le pétrin, mais je m’en sors toujours plus forte, dit Dalila Elhak, candidate du Parti vert dans Beauport-­Limoilou. Si je prends une cause en main, pour moi, ça devient personnel!»

Dalila Elhak: battante un jour, battante toujours

«Parfois, les gens m’appellent Dalida, comme la chanteuse. Il y en a un seul qui m’a dit : “Il est où votre voile?” J’ai répondu : “Je ne le porte pas chez nous, pourquoi je le porterais ici? Je peux vous l’amener si vous voulez!”»

Dictature, déracinement, violence conjugale, incendie doublé d’un cambriolage, Dalila Elhak ne compte plus les obstacles auxquels elle a dû faire face. Son parcours fait de la candidate du Parti vert dans la circonscription de Beauport-­Limoilou aux présentes élections fédérales une féroce combattante, qui prend toujours la vie avec un sourire.

«Si le monde me bloque, j’accélère», résume l’énergique petit bout de femme, au cours d’un entretien avec Le Soleil dans son local de campagne. L’immeuble du chemin de la Canardière, en face de l’église Saint-Pascal-de-Maizerets, abrite aussi son entreprise de boucherie-épicerie-traiteur et surtout le logis qu’elle partage avec ses trois filles de 11, 13 et 18 ans.

«Si je tombe, je me relève vite et je deviens encore plus imbattable! Alors ceux qui veulent me bloquer, qu’ils me bloquent, mais ils ne peuvent pas m’avoir. Je ne lâche pas. Je sais ce que je veux», établit notre hôtesse, assise à une petite table placée juste devant le comptoir du commerce, face à la porte d’entrée.

Elle nous accueille avec du thé à la menthe et sucre accompagné d’une ghraïba, pâtisserie tunisienne que le photographe a déjà engouffrée à mon arrivée.

À un moment ou un autre d’une vie bien remplie, la femme de 48 ans a été journaliste, propriétaire d’une garderie familiale, agente d’immeuble, entrepreneuse, épicière et politicienne, entre autres métiers. Mais elle n’a pas cuisiné ces petits délices cylindriques à base de farine de pois chiches, sans doute plus par manque de temps que de talent de pâtissière.

«Quand j’ai quitté la Tunisie, j’ai pensé qu’il n’y avait pas d’espoir. J’ai tout essayé et ça n’a rien donné», raconte-t-elle, à propos de la seule fois où elle considère avoir «laissé tomber».

Toujours se battre

Aînée de huit enfants, sept filles et un garçon, Mme Elhak a vite assumé certaines responsabilités familiales. Comme défendre ses sœurs et son frère, parfois même au bout des poings.

«Quand il fallait se défendre, c’était toujours moi! J’ai vraiment quelque chose de différent», reconnaît celle qui a manié des armes à feu jeune en accompagnant son père à la chasse, avant de plus tard suivre des cours de kickboxing et de capoeira.

Autant au sens propre qu’au figuré, «me battre m’a souvent mis dans le pétrin. Mais je m’en sors toujours plus forte. Si je prends une cause en main, pour moi, ça devient personnel!» dit-elle.

Sa mère était au foyer, mais n’a pas pour autant privé sa grande fille de valeurs féministes. «Pour ma mère, si tu es une fille et que tu n’as pas d’études et de diplôme universitaire, si tu n’as pas de job, tu ne sers à rien. Elle a eu une occasion de travail, mais mon père lui a dit qu’elle devait demeurer à la maison pour s’occuper des enfants. C’était les années 70, il n’y avait pas de garderies!» 

Étudiante universitaire en journalisme, puis en droit, la jeune Dalila était de tous les combats dans son pays natal, de tous les comités de réflexion. «J’ai tout essayé, là-bas. J’ai tenté de créer un changement de l’intérieur. Je disais toujours ce que je pensais et on me regardait de travers. Personne ne me disait de me taire, mais on m’ignorait! J’étais là comme décor. Soi-disant, ils étaient contents d’avoir une jeune impliquée, diplômée, mais rien de ce que je disais n’était pris en considération.

«Quand j’ai vu que ça ne donnait pas grand-chose, je me suis dit qu’il valait mieux aller essayer ailleurs. Et je voulais vivre la liberté d’expression au 21e siècle!» poursuit celle qui est débarquée au Québec il y a maintenant 20 ans, avec en poche un bac en journalisme, une année de maîtrise en droit, une formation de webmestre et un cours d’anglais américain. Et elle parlait bien sûr déjà le français parfaitement.

Mais à Montréal, outre la société de commerce international mise sur pied avant son départ de Tunisie avec son père, un entrepreneur en construction, le meilleur emploi qu’elle a pu dénicher rapportait 9 $ l’heure, dans un entrepôt.

Après trois bébés et une maîtrise en science politique à l’UQAM, décrochée en 2009, elle a fui la métropole et un mari violent. Alors qu’elle songeait à partir pour l’Alberta, une amie lui a suggéré Québec. «Elle m’a dit : “C’est une belle ville, tu vas être bien.”»

Après l’incendie

Mme Elhak et ses filles habitent Limoilou depuis 2012. Quelques mois après leur arrivée, le sort s’abat (encore) sur elles. En plein mois de mars, l’immeuble qu’elles habitent à côté du chemin de fer, rue Bouchette, est la proie des flammes. Puis dans les jours qui suivent, les logements sans surveillance sont mis à sac par des voleurs.

Signe du destin? Elle avait pris des assurances pour ses biens personnels... le jour même. Une enquête a vite prouvé la source accidentelle du brasier, qui venait de la voisine d’en haut. Une vague de dons de la population a déferlé sur les sinistrés, les autres relevant tous du centre multiethnique ou de l’aide sociale. Une vulnérabilité totale qu’elle est parvenue à embrasser.

«La générosité des gens, après l’incendie, m’a réveillée! Je me suis dit : “Prends-toi en main, franchement, fais quelque chose! Retrouve la madame féroce qui est capable de défoncer des murs!”»

Mme Elhak et ses filles s’installent alors dans leur quartier général actuel et ouvrent Méchoui et cie, service alimentaire qu’elles orientent d’ailleurs de plus en plus vers la nourriture végétarienne.

Dès 2015, l’urgence de s’impliquer en politique s’impose. Elle contacte le Parti vert, qui n’avait à l’époque aucun candidat à Québec. Sa première élection lui aura valu 1220 voix, soit 2,4 % du vote dans Beauport-Limoilou.

Mais 2019 est différent. Le 25 septembre, un sondage Mainstreet lui conférait 6,8 % des intentions de vote. L’aide et les encouragements sont plus abondants qu’il y a quatre ans. 

Bien sûr ses filles, dont la plus vieille, en âge de voter pour la première fois, l’ont aidée à accrocher ses affiches. Aussi son ami Bladimir Laborit, candidat «contre» elle en 2015 pour Forces et Démocratie et chanteur de musique cubaine, dont l’album jaune Coffee, Rum & Rock trône à côté de la caisse du commerce de Mme Elhak. Et ce jeune de 17 ans qui a produit son dépliant de campagne, «je ne peux pas le décevoir», dit-elle.

Sans oublier des membres de Québec solidaire, qui ont mis l’épaule à la roue en sa faveur dans les dernières semaines. Elle apprécie beaucoup le député solidaire de son comté au provincial, Sol Zanetti.

Guide de la vérité

En arabe, Dalila peut signifier «dorlotée», mais ce n’est pas le chemin que la vie lui a choisi. Dalila veut aussi dire «guide de la vérité» ou «preuve». Pas de doute, Dalila Elhak est la preuve vivante que la vie est un perpétuel combat, dans le sens le plus noble de l’expression.

Un projet de potager vertical intérieur dans son comté lui tient à cœur. Une défaite le 21 octobre ne lui fera pas baisser les bras. Elle continuera à avancer, à titre d’élue ou de citoyenne engagée.

«Si on ne laisse aucun héritage à nos enfants, ça sert à quoi de vivre? J’ai laissé tomber une fois quand j’étais jeune et je n’avais pas de responsabilités. Mais maintenant j’ai trois enfants, alors je dois donner l’exemple», conclut-elle.

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