Vivre la crainte de la COVID-19 derrière les barreaux

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Michael Moran a peur. Il se lave les mains 20 fois par jour. Et regarde avec angoisse les agents correctionnels de l’Établissement de détention de Québec (ÉDQ) s’approcher de lui sans masque et sans gant.

Moran, 68 ans, est loin d’être un enfant de choeur. Depuis les années 1970, sa feuille de route est ponctuée d’une vingtaine de condamnations pour des crimes divers: introduction par effraction, trafic de drogue, fraude, possession de cartes de crédit volées, etc. Lorsqu’il avait 27 ans, il a été condamné à une peine de 10 ans pour un homicide involontaire commis dans la région de Montréal.

Celui qui dit être un ancien débardeur au Port de Québec est incarcéré à l’Établissement de détention de Québec depuis la fin novembre. Selon la poursuite, il s’est fait prendre à vendre une centaine de comprimés de métamphétamines à un agent-double de la police.

Pour Moran comme pour des milliers d’autres accusés, les procédures judiciaires sont figées par la pandémie de COVID-19.

La semaine passée, le sexagénaire a tenté d’obtenir une révision de son ordonnance de détention provisoire.

«Peur à ma santé»

Moran témoigne à partir d’un parloir de visioconférence de l’ÉDQ, surveillé par des agents de service correctionnel au visage découvert.

Il tousse régulièrement. À une question du juge Jean-Louis Lemay de la Cour du Québec, le détenu répond qu’il était un fumeur jusqu’à l’an dernier. En 2014, il a dû subir des traitements de radiothérapie pour des cellules précancéreuses au poumon. Quatre ans plus tard, l’influenza l’a cloué au lit pour cinq semaines.

Michael Moran n’a pas de rapports médicaux à déposer. Le service des archives de l’hôpital où il a été traité n’inclut pas ce type de demande dans les services essentiels, explique l’avocat de la défense, Me Denis Richard.

Au moment d’écrire ces lignes, une éclosion de coronavirus s’est déclarée à la prison de Bordeaux, le plus grand établissement carcéral géré par la province; une dizaine d’agents correctionnels et 13 détenus ont été déclarés positifs. Il n’y a aucun cas à la prison de Québec, la deuxième plus grande avec 495 détenus sur 665 places (données en date du 28 avril fournies par le Ministère de la sécurité publique).

«Mais ce serait faire de l’aveuglement volontaire de considérer que l’EDQ est un oasis à l’abri de tout», croit Me Richard.

Depuis le début de l’urgence sanitaire, Michael Moran ne quitte presque plus la cellule de 14 pieds par 7 pieds qu’il partage avec un autre détenu. Il mange dans sa cellule pour éviter la promiscuité des salles communes, dit-il. 

Il va prendre sa douche, qu’il doit laver, comme chaque détenu, et téléphone à sa conjointe. Avant et après chaque appel, il nettoie le combiné avec le mélange d’eau de javel diluée fourni par la prison.

Chaque fois qu’un agent correctionnel vient faire le décompte dans son secteur ou touche à des poignées de porte, Moran dit repasser sur ses traces pour désinfecter.

«Si la maladie rentre ici, j’ai vraiment peur à ma santé, témoigne Michael Moran. J’accepte le fait que je vais être condamné un jour, mais pendant la pandémie, je ne veux pas être ici.»

En plus du dépôt d’une caution monétaire, il propose d’aller demeurer 24 heures sur 24 chez sa conjointe, à Salaberry-de-Valleyfield, pour la durée des procédures. En réponse à une question du procureur de la Couronne Me Pierre-Alexandre Bernard, la conjointe de M. Moran a précisé être infirmière auxiliaire à temps partiel dans un CHSLD.

Mesures suffisantes?

La directrice des services professionnels de l’ÉDQ Sandy Lapointe a fourni à la cour la liste des mesures sanitaires mises en place par le ministère de la Sécurité publique depuis le 20 mars.

Par exemple, tous les nouveaux détenus sont placés en isolement pour 14 jours. Sans sortie, sans vêtement de rechange, sans téléphone autre qu’à leur avocat.

Cette mesure n’est pas sans faille, témoigne à la cour Jessica Dionne, accusée de trafic de stupéfiants. Une nouvelle détenue a été placée directement dans la population régulière. Parce qu’elle l’a croisée, Jessica Dionne a dû attendre 14 jours avant de pouvoir partir comme prévu pour une maison de thérapie.

Jessica Dionne a fait de la fièvre le 3 avril (39,7 degrés Celcius). Elle a vu une première infirmière puis dit avoir attendu 9 heures avant d’avoir d’autres soins, même si sa fièvre ne retombait pas. Elle a eu un test négatif à la COVID-19.

Un autre détenu de l’ÉDQ, Steve Matte, se dit aussi inquiet du peu de distanciation à l’intérieur des murs. «De nombreux agents des services correctionnels reconnaissent que la situation n’est vraiment pas idéale pour éviter que Covid-19 se répande au CDQ», écrit M. Matte dans un affidavit déposé à la cour.

Dans un tel contexte, pourquoi les agents correctionnels ne portent-ils pas de gants médicaux, demande l’avocat de Michael Moran? «Si le lavage des mains est fait, il n’y a pas de raison de porter des gants», indique Mme Lapointe.

Aucun masque de protection n’a été distribué aux détenus. Et pourquoi les agents correctionnels ne portent-ils pas de masque lorsqu’ils sont à proximité de détenus? Les détenus qui sont incarcérés depuis plusieurs mois, comme M. Moran, ne peuvent pas contaminer les agents correctionnels, répond la directrice des soins professionnels. Mais l’inverse est vrai, rétorque Me Richard.

Une prison comme l’ÉDQ n’a pas le matériel pour dépister la COVID-19, indique Mme Lapointe. Mais la santé publique se présente sur place dans un délai d’une heure en cas de doute, répond-elle, et les agents correctionnels peuvent être testés en priorité à une clinique de dépistage externe.

Trop grand risque

En novembre, un juge de la Cour du Québec a estimé qu’une mise en liberté de Moran durant les procédures constituerait un trop grand danger pour la sécurité du public. Le risque est toujours là, estime le juge Jean-Louis Lemay, qui a rejeté la requête. 

Aucun élément ne permet de penser que M. Moran ne recevra pas les soins appropriés à son état en prison, évalue le juge.

«J’ai de l’empathie pour les peurs et les craintes de l’accusé, mais je crains que l’emploi de sa conjointe et le fait de résider avec elle ne lui permettra pas de les apaiser», fait remarquer le juge Lemay. 

En cette période sombre, beaucoup de personnes vivent de l’anxiété, ajoute le juge en citant, outre les détenus, les personnes âgées confinées dans un centre d’hébergement, les malades dans un hôpital ou même les gens dans leur propre résidence. «Mais l’anxiété ne saurait prendre le pas sur l’ensemble des critères qui doivent guider une telle décision, dit le juge. Relâcher toutes les personnes incarcérées à cause de la COVID-19 sans autre preuve secondaire le justifiant déconsidérerait assurément l’administration de la justice autant que si on gardait incarcérées des personnes arbitrairement.»