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Les étudiants du secondaire en zone rouge sont de retour en classe à temps plein.
Les étudiants du secondaire en zone rouge sont de retour en classe à temps plein.

Variants et assouplissements: «Il ne faut pas attendre d’avoir 2000 cas par jour avant d’agir»

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Émilie Pelletier
Émilie Pelletier
Le Soleil
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Le gouvernement du Québec fait fi des mises en garde de nombreux experts et maintient les assouplissements aux mesures sanitaires en vigueur dans la province. Une décision qui n’est pas sans inquiéter plusieurs scientifiques et spécialistes du domaine de la santé.

«Est-ce qu’on doit attendre d’arriver à 2000 cas par jour et que nos hôpitaux commencent à en souffrir pour décider de prendre des mesures un peu plus strictes?» questionne d’emblée Maude Laberge, professeure à la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval et chercheuse en santé des populations et pratiques optimales en santé au Centre de recherche du CHU de Québec.

Le nombre de nouveaux cas augmente dans la province, mais ce n’est pas la variable privilégiée par le gouvernement du Québec pour prendre ses décisions. En ce début de troisième vague, les autorités ont réitéré mardi se fier davantage à la tendance dans les hôpitaux pour statuer sur les mesures à instaurer ou les assouplissements à autoriser.

Une hausse des cas, bien qu’«importante», selon le premier ministre, ne se traduit pas nécessairement en une augmentation des lits occupés. Un avis que partage le directeur national de santé publique. 

En entrevue dans le cadre d’un reportage paru mardi dans La Presse, le Dr Horacio Arruda a tenu des propos qui en ont fait sourciller plus d’un sur les réseaux sociaux, affirmant notamment qu’il ne fallait pas «paniquer» devant la hausse des cas de COVID-19 provoquée par les variants. 

«Même si j’ai 2000 cas au Québec, mais qu’on n’a pas d’hospitalisations ou de décès de façon importante, on peut vivre avec. C’est sûr qu’on va avoir, comme les personnes âgées sont protégées, des gens de votre âge qui peut-être vont se retrouver aux soins intensifs et mourir, ce qui est horrible. Mais en même temps, est-ce que de serrer tout et que les gens fassent [des choses] en cachette, c’est mieux?» a exposé le Dr Arruda, selon qui avant de remettre en question les allègements ou de resserrer l’étau, «il faut attendre de voir ce qu’on a fait et voir comment la population se comporte».


« Est-ce qu’on doit attendre d’arriver à 2000 cas par jour et que nos hôpitaux commencent à en souffrir pour décider de prendre des mesures un peu plus strictes? »
Maude Laberge, professeure à l’Université Laval et chercheuse en santé des populations et pratiques optimales en santé au Centre de recherche du CHU de Québec

Québec se ravisera «si on commence à avoir des indices comme quoi on va avoir un système de santé qui va déborder», a-t-il dit.

Pour le spécialiste en virologie et professeur au Département de sciences biologiques de l’UQAM Benoit Barbeau, il est clair qu’il n’est pas souhaitable d’attendre de se retrouver dans une situation «névralgique» avant d’agir.

«Lorsque les hospitalisations et les cas d’infection montent, il se peut que cette augmentation soit exponentielle et que les débordements arrivent plus tôt qu’on le pense. Il faut prendre les précautions et ne pas attendre d’être dans un point où ça peut basculer dans une situation qui frôle la catastrophe. Il ne faut pas attendre d’approcher le point de saturation, il faut l’éviter», conseille-t-il.

Risques de débordements et de délestage

Les experts contactés mardi par Le Soleil abondent dans le même sens : les hospitalisations augmenteront bel et bien. La question est plutôt de savoir quand.  

«Ce n’est pas un si, c’est plutôt un : quand est-ce qu’on va voir nos hôpitaux à nouveau pleins et devoir faire du délestage?» anticipe Maude Laberge.

En conférence de presse mardi, le premier ministre lui-même a qualifié d’«inévitable» une hausse des hospitalisations, surtout dans les unités de soins intensifs. 

Mais puisqu’elle respecte pour l’instant les capacités des hôpitaux, il n’a pas été question de reculer sur les mesures de déconfinement ni d’imposer de nouvelles restrictions. Le gouvernement et la Santé publique planchent néanmoins sur la possibilité d’augmenter les restrictions dans cinq régions «sous haute surveillance», où l’évolution de la pandémie se veut plus critique.

À LIRE AUSSI: Cinq régions sous haute surveillance, prévient Legault

«Si le gouvernement utilise son nombre d’hospitalisations comme un indicateur pour sa stratégie de confinement ou de déconfinement, il doit savoir qu’il y a toujours un délai entre le nombre de cas et le nombre d’hospitalisations», rappelle Maude Laberge. 

À moins d’arriver à accélérer encore davantage la cadence de la vaccination, les hospitalisations se feront plus nombreuses. 

Sur Twitter, mardi matin, le médecin gériatre David Lussier a cité le président d’un groupe d’experts ontariens, le DPeter Juni, selon lequel la pandémie est «totalement hors de contrôle» en Ontario. «Sans paniquer, il faut réaliser ce qui se produit presque partout dans le monde (incluant juste à côté), et agir en conséquence», a écrit le DLussier.

À un abonné qui lui demandait ce qu’il aurait fait, le Dr Lussier a répondu qu’il aurait «attendu quelques semaines avant d’assouplir les règles, pour voir l’effet des variants».

«On a commencé le déconfinement en ayant une très faible proportion de la population vaccinée, d’autant plus que les gens qui ont été vaccinés n’ont pas beaucoup de contacts sociaux», renchérit la chercheuse Maude Laberge. Selon elle, le sort de l’Europe est «prédictif» de ce qui pourrait se passer ici aussi. 

«Ce n’est pas un si, c’est plutôt un : quand est-ce qu’on va voir nos hôpitaux à nouveau pleins et devoir faire du délestage?» anticipe Maude Laberge.

Mesures «insuffisantes»

«Le gouvernement se donne un peu de temps et espère – si espoir il y a – que les chiffres tendent vers le bas. C’est un vœu pieux, mais il faut aussi se mettre devant la réalité des variants et voir que la situation ailleurs est un mauvais présage», croit aussi Benoit Barbeau. 

Toutefois, l’idée de faire le «yoyo» semble aussi être le «pire scénario», dit-il, en réaction aux voix qui s’élèvent pour demander à Québec de reculer sur sa position. 

Le Collège des médecins du Québec (CMQ) fait partie du lot. Sur les médias sociaux, samedi, le CMQ plaidait pour que le gouvernement «reconsidère l’allègement des mesures sanitaires pour tenir compte des signaux d’alarme et de l’avis de nombreux experts». 

L’ordre professionnel en a remis mardi sur Twitter à la suite de la parution du reportage de La Presse. Il ne faut pas, a-t-il écrit, «confondre la “panique” avec l’avis des experts basés sur la science». Avec «la montée des variants, la séquence de vaccination bousculée et la situation internationale, la poursuite de l’allégement des mesures sanitaires par le gouvernement nous préoccupe», a de nouveau exposé le Collège.

L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) a emboîté le pas. «La poursuite de l’allègement des mesures sanitaires, qu’annoncerait le gouvernement cet après-midi [mardi], continue de nous préoccuper. La situation actuelle et les avis d’experts en santé le confirment», a écrit l’OIIQ, aussi sur Twitter.

Il n’a pas été possible de parler mardi avec le président du CMQ, le Dr Mauril Gaudreault. Le service des communications du Collège nous a toutefois référé à un message du Dr Gaudreault adressé au gouvernement et publié lundi sur le site internet de l’ordre professionnel.

Dans cette déclaration, le Dr Mauril Gaudreault rappelle que le rôle du Collège est de protéger le public et de veiller à ce que soient fournis des soins de qualité. 

«C’est pourquoi nous avons choisi de diffuser samedi matin un message sur les médias sociaux, comme nous l’avions précédemment fait pour les voyages non essentiels à l’étranger en décembre 2020, et pour l’usage de la Colchicine en janvier dernier», explique le président du CMQ.

Les étudiants du secondaire en zone rouge sont de retour en classe à temps plein.

Le DMauril Gaudreault cite ensuite les observations que le DGaston De Serres, médecin épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), a partagées vendredi quant à la montée des variants en regard du rythme de la vaccination. 

«L’augmentation des cas de variants [...] signifie que le niveau actuel d’application des mesures de prévention est insuffisant pour contenir leur transmission et maîtriser l’épidémie, du moins jusqu’à ce qu’une très grande proportion de la population québécoise soit vaccinée», disait le Dr De Serres.

«Nous entendons bien actuellement que les citoyens sont préoccupés, les médecins aussi, par les signaux d’alarme et l’avis des experts en regard de l’allègement de certaines mesures sanitaires, dont le retour en classe à temps plein des étudiants du secondaire en zone rouge. Nous demandons au gouvernement d’en tenir compte et de reconsidérer l’allègement prévu, en regard des récentes données», écrit le président du CMQ dans son message au gouvernement.

Pression sur les soins intensifs 

En entrevue au Soleil, mardi, le Dr De Serres a réitéré les propos qu’il avait tenus vendredi au sujet de la montée des variants et de l’insuffisance des mesures actuelles. «Une fois qu’on a dit ça, la décision que prendra le gouvernement [quant à] ce qu’il peut tolérer comme nombre de cas pour permettre aux gens d’aller dans les gyms, d’aller à l’école ou d’aller à l’église, par exemple, ça lui appartient», a-t-il exposé.

Le Dr De Serres rappelle toutefois que «la course avec la vaccination va s’étaler sur encore quelques mois» et qu’on n’a pas, à l’heure actuelle, «de solution à court terme pour les variants». 

«Les variants sont à la toute veille de devenir les virus les plus dominants. Ils sont plus contagieux, ils sont plus sévères, et donc c’est certain que pour réussir à arrêter leur montée, actuellement ce qu’on fait, ce n’est pas suffisant», réitère l’expert de l’INSPQ.

S’il convient que l’impact sur les hôpitaux serait beaucoup plus grave si on n’avait pas vacciné (partiellement) les plus de 70 ans, le médecin souligne que «ce n’est pas la fin de l’histoire». 

«C’est sûr que pour les gens jeunes, le risque d’aboutir à l’hôpital est moins élevé que pour les plus vieux, mais il n’est pas nul. Alors si on a beaucoup de cas chez les jeunes, ça fait quand même des cas qui vont aller à l’hôpital. Ce sont des éléments qui doivent être tenus en compte», dit le Dr De Serres.

Le médecin épidémiologiste rappelle que les soins intensifs sont «des soins qui sont utiles», non seulement pour les cas de COVID-19, mais aussi «pour permettre aux gens d’avoir des chirurgies». «Il y a plein de choses qui, en l’absence de soins intensifs, ne peuvent plus se réaliser», rappelle-t-il.


« Les variants sont à la toute veille de devenir les virus les plus dominants. Ils sont plus contagieux, ils sont plus sévères, et donc c’est certain que pour réussir à arrêter leur montée, actuellement ce qu’on fait, ce n’est pas suffisant »
Dr Gaston De Serres, médecin épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)

Au cours des derniers jours, des médecins québécois et ontariens ont dit avoir observé, avec la montée du variant britannique, un rajeunissement des patients admis aux soins intensifs avec des formes sévères de la COVID-19. Comme ces patients jeunes restent plus longtemps aux soins intensifs et requièrent plus de ressources médicales, les spécialistes s’inquiètent de la pression que ce variant plus contagieux et plus virulent risque d’engendrer sur ces unités.   

«On parle des jeunes comme s’ils étaient invincibles, mais ce n’est pas le cas, les variants sont plus dangereux aussi», s’inquiète Maude Laberge, de l’Université Laval. 

Surtout que le fait de laisser un virus se reproduire lui permet de muter vers des formes plus résistantes, prévient le virologue Benoit Barbeau. 

Il insiste : il ne faut pas atteindre les 2000 cas par jour. «Si vous permettez au virus de continuer à se reproduire à un rythme effréné, vous pouvez arriver avec des variants qui vont avoir des propriétés de résistance. L’idée de laisser un virus se répandre est extrêmement mauvaise, ce n’est pas la bonne approche.»

La montée de la troisième vague est désormais inévitable. Seule son ampleur reste à déterminer. 

«C’est comme si on disait que ce n’est pas grave d’être dans une troisième vague, que les inconvénients liés aux mesures de confinement sont devenus trop lourds à porter pour la société et qu’on commence graduellement à les mettre de côté. Tout le monde est fatigué, mais on est dans des semaines critiques, cette troisième vague on aurait pu l’éviter et on a choisi de ne pas le faire», complète Maude Laberge.