Jusqu’ici, 48 résidents et 25 employés de Villa-Bonheur ont contracté le coronavirus.
Jusqu’ici, 48 résidents et 25 employés de Villa-Bonheur ont contracté le coronavirus.

Situation critique à Villa-Bonheur : le CIUSSS est «aux aguets d’heure en heure»

Jean-François Guillet
Jean-François Guillet
La Voix de l'Est
Le personnel du CHSLD Villa-Bonheur à Granby, frappé par plusieurs éclosions de COVID-19, est sur le qui-vive. Des membres de l’équipe ont confié à La Voix de l’Est être à bout de souffle, qualifiant de « chaos » la situation entre les murs du centre d’hébergement. Le CIUSSS a fait le point, mercredi.

Le CHSLD Villa-Bonheur fait partie des trois établissements sur le territoire du CIUSSS de l’Estrie où la situation est critique en raison des cas de COVID et du manque de main-d’œuvre qui en découle. En date de mercredi, la Santé publique a recensé trois nouvelles personnes infectées au sein du centre d’hébergement comparativement à la veille. On parle désormais de 48 résidents ayant jusqu’ici contracté le virus, dont une personne est décédée, et 25 employés.

Tous les résidents ayant la COVID à Villa-Bonheur sont regroupés au cinquième étage. Or, cette « zone rouge » est « complète », a confirmé en point de presse la directrice du programme soutien à l’autonomie des personnes âgées (SAPA) au CIUSSS de l’Estrie, Sylvie Moreault. « Nous transférons les gens (infectés) vers le centre de confinement de Sherbrooke. On tente d’équilibrer pour assurer la sécurité de tous nos résidents et d’éviter la pression sur les ressources humaines », a-t-elle spécifié.

Bien que la situation à Villa-Bonheur soit jugée préoccupante, elle n’est toutefois pas « hors de contrôle », a fait valoir la directrice SAPA.

« On est aux aguets d’heure en heure. [...] Il faut se réajuster. C’est fragile, mais pour l’instant, nous avons un équilibre adéquat », a pour sa part indiqué la directrice des ressources humaines, des communications et affaires juridiques au CIUSSS, Josée Paquette.

Transferts

En entrevue à La Voix de l’Est, des membres de l’équipe de Villa-Bonheur ont déploré le traitement réservé à certains usagers à la santé fragile, évincés de leur chambre sans préavis ni explications, pour être transférés ailleurs dans le bâtiment en raison des cas de COVID.

« Le déplacement des résidents d’un étage à l’autre pour créer ces zones rouges et tièdes a un impact sur nos résidents. Ce n’est pas pour eux un moment facile, a concédé Mme Moreault. On leur fait perdre leurs repères et leur environnement habituels. Et quand nous le faisons, c’est parce que c’est indiqué de le faire. »

De plus, a ajouté la directrice SAPA, « des moyens de communication ont été mis en place pour rassurer les familles et les proches sur une base hebdomadaire, ou davantage si la situation du résident l’exige. »

La directrice SAPA au CIUSSS, Sylvie Moreault

Soutien

Parmi les mesures de soutien au personnel de Villa-Bonheur, une conseillère en prévention et contrôle des infections est disponible en permanence.

La pénurie de main-d’œuvre est toutefois lourde de conséquences à Villa-Bonheur, déjà un des pires établissements en Estrie à ce chapitre. « Dans un contexte de pandémie, le défi d’avoir de la main-d’œuvre, la force de travail pour répondre à l’ensemble des besoins est vraiment important. Et parfois, on fait face à des déséquilibres de ressources », a mentionné Josée Paquette.

La directrice des ressources humaines au CIUSSS, Josée Paquette

Selon la directrice des ressources humaines, la « couverture est sécuritaire » à Villa-Bonheur. Du moins pour le moment. « On a assuré un soutien à la gestion parce que dans ces situations, les équipes de soins ont besoin d’une proximité de leur gestionnaire, et ce dernier a besoin d’être soutenu de façon importante. »

Selon les plus récentes données, il manque 300 infirmières et infirmières auxiliaires dans l’ensemble des établissements du CIUSSS. Jusqu’ici, plus de 400 personnes ont été affectées en Estrie à des services connexes liés à la COVID, notamment dans des centres de dépistage.

Le taux d’absentéisme des effectifs du CIUSSS est aussi très élevé, soit 7,29 %. Pour la période se terminant le 8 novembre, on a recensé 1769 personnes absentes pour des cas liés à la santé et la sécurité au travail (CNESST) ou pour des cas de maladie. En ce qui concerne spécifiquement les cas de COVID, en date du 30 novembre, 84 personnes ont dû être retirées de leur milieu de travail. Près de 500 employés l’ont été depuis le début de la pandémie en Estrie.


« Le déplacement des résidents d’un étage à l’autre pour créer ces zones rouges et tièdes a un impact sur nos résidents. Ce n’est pas pour eux un moment facile. On leur fait perdre leurs repères et leur environnement habituels. Et quand nous le faisons, c’est parce que c’est indiqué de le faire. » »
Sylvie Moreault, directrice SAPA au CIUSSS

Envisage-t-on de recourir à l’armée ou la Croix-Rouge pour éviter que la situation ne s’envenime davantage à Villa-Bonheur? « Pour l’instant, l’armée n’est pas une alternative disponible, a mentionné Mme Moreault. Pour ce qui est de la Croix-Rouge, elle vient en soutien dans plusieurs milieux. C’est considéré, surtout au niveau des soins d’assistance » aux résidents.

« Non-sens »

Le délestage est un des moyens préconisés par le CIUSSS pour transférer les ressources nécessaires afin d’assurer les services dans les CHSLD et les résidences privées pour personnes âgées. Or, selon nos sources, des infirmières qui n’ont jamais travaillé auprès d’une clientèle en perte d’autonomie en CHSLD ont été envoyées à Villa-Bonheur.

La pénurie de personnel est à ce point critique, nous dit-on, qu’après une formation d’à peine quelques heures sur le terrain, on indique à ces infirmières ou infirmières auxiliaires qu’elles devront s’occuper d’un étage complet dès le lendemain. Une situation que corrobore et déplore la présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin.

« La clientèle en CHSLD a des besoins particuliers. On ne peut pas envoyer des infirmières qui ne connaissent pas ce milieu et leur demander en claquant des doigts d’assurer la qualité des soins et la sécurité des patients. C’est un non-sens. »

De son côté, Josée Paquette a concédé que l’on met beaucoup de poids sur les épaules du personnel lors de certains transferts. « Ce n’est pas évident pour une infirmière auxiliaire ou un préposé aux bénéficiaires habitué à travailler, par exemple, en médecine ou en chirurgie. On leur demande, du jour au lendemain, d’aller prêter main-forte dans un autre service. »

Mme Paquette affirme par ailleurs, en ce qui concerne les mouvements de personnel, que les différents syndicats sont informés « le plus préalablement » possible. Ce que réfute la présidente de la FIQ-SPSCE, évoquant plutôt être mise « devant un fait accompli » la plupart du temps.

« En ce moment, ce ne sont pas les règles syndicales qui prévalent, mais plutôt l’arrêté ministériel qui donne tous les pouvoirs au CIUSSS. Il est question de la sécurité des patients et aussi du personnel. Et malheureusement, nous ne sommes pas consultés. C’est inquiétant pour nos membres et ça doit changer. »