Retour au bercail incertain pour les marins dans les ports du Canada

Morgan Lowrie
La Presse Canadienne
MONTRÉAL — Des centaines de milliers de marins se retrouvent dans les limbes partout à travers le monde en raison de la pandémie de COVID-19. Confinés à leur navire, ces travailleurs ne peuvent même pas passer leur temps libre sur la terre ferme, tandis que les restrictions de voyage compliquent le roulement des équipages.

Resig Calanog, 36 ans, prend une marche dans le port de Montréal — la deuxième fois en neuf mois qu'il pose ses pieds sur terre. Même pour un marin de carrière, c'est beaucoup de temps en mer.

Il ignore quand il pourra rentrer aux Philippines et voir ses trois enfants. «Bientôt, j'espère», lâche-t-il.

Le coordonnateur canadien de la Fédération internationale des ouvriers du transport, Peter Lahay, estime que 400 000 marins ont présentement dépassé la fin de leur contrat, faute de moyen de rentrer chez eux.

De nombreux pays d'où proviennent ces travailleurs, tels que l'Inde, ont bloqué les vols commerciaux et imposé des restrictions de voyage, ce qui force les transporteurs maritimes à affréter des avions ou à envoyer leurs employés sur un itinéraire laborieux à travers plusieurs pays.

M. Lahay explique que ces derniers sont habitués à des contrats allant jusqu'à 11 mois, soit la durée maximale autorisée par les conventions maritimes internationales. Mais à l'heure actuelle, entre 40 et 50 % d'entre eux sont à l'ouvrage depuis encore plus longtemps, estime-t-il.

«Quand on commence à étirer ça jusqu'à 16 ou 17 mois, sans en entrevoir la fin, pour beaucoup d'entre eux, c'est un énorme défi sur le plan émotionnel», a-t-il relevé en entrevue téléphonique.

Resig Calanog espère pouvoir être remplacé à la prochaine escale à Rotterdam, mais rien n'est moins sûr.

Bien qu'il soit impatient d'être réuni avec sa famille aux Philippines, il est reconnaissant de pouvoir travailler pendant que plusieurs de ses compatriotes se retrouvent au chômage à cause du contexte sanitaire. Et à son retour au bercail, il craint de rester coincé chez lui et de rater un autre contrat.

M. Lahay affirme que si certains employeurs «remuent ciel et terre» pour rapatrier leurs marins, d'autres ne sont pas prêts à assumer ces dépenses et maux de tête logistiques, surtout en sachant que les gens de mer, qui travaillent sous contrat, vivent souvent dans la peur de manquer de boulot.

«Ils ont légalement le droit de rentrer chez eux, mais ils ont peur d'en faire la demande parce qu'ils croient, à juste titre, qu'ils pourraient être mis sur la liste noire de l'industrie», expose M. Lahay.

Le problème est exacerbé par le fait que de nombreux marins se voient refuser leurs permissions à terre, que ce soit par le pays où ils sont arrimés ou, plus souvent, par leur propre employeur qui craint d'introduire le virus à bord.

Resig Calanog et son collègue Ian Cartagena ont de la chance. Ils ont eu droit à quatre heures de permission pour aller s'acheter des collations, des jeux vidéo et des fournitures essentielles à Montréal.

Lorsqu'ils ne sont pas à bord du chimiquier, ils passent par la Maison des marins de Montréal, une sorte de club géré par des aumôniers et financé par le port et les compagnies maritimes.

En août, l'endroit serait normalement bondé d'employés des navires commerciaux et de croisière qui viennent pour jouer au billard, acheter des fournitures et des souvenirs, ou s'asseoir pour discuter avec les aumôniers du Ministère des gens de mer, une organisation religieuse liée à l'Église chrétienne réformée.

David Rozeboom, aumônier au ministère depuis treize ans, évalue que moins de la moitié des navires qui accostent dans la métropole québécoise permettent à leurs équipages de débarquer.

Dernièrement, une grande partie de son travail consiste à faire des courses pour acheter de chaussettes et du dentifrice, en plus d'effectuer des virements bancaires au nom des marins coincés à bord, qu'il décrit comme des travailleurs «invisibles» pour une grande partie de la population.

Tout en saluant les efforts de Transports Canada, Peter Lahay exhorte les gouvernements à se montrer plus stricts dans l'application des règles qui régissent le traitement des marins et à sévir contre les entreprises qui les flouent.

«Nous devons tracer la ligne quelque part parce rien ne va changer tant que nous ne le ferons pas.»