« Les Canadiens ont voulu se rassembler pour célébrer la fin de la guerre en 1918, même si le gouvernement demandait de ne pas le faire, car cela favorisait la propagation de la Grippe espagnole », raconte l’historienne Kim Girouard.
« Les Canadiens ont voulu se rassembler pour célébrer la fin de la guerre en 1918, même si le gouvernement demandait de ne pas le faire, car cela favorisait la propagation de la Grippe espagnole », raconte l’historienne Kim Girouard.

Pas si vite, «la nouvelle civilisation» !

L’histoire nous apprend ceci sur les pandémies et les grandes crises sanitaires au fil des siècles. La nature humaine est prévisible et il serait bien naïf de croire que notre civilisation sera plus pure, et transformée à un point tel que l’humanité sera sauvée à jamais grâce à des prises de conscience révolutionnaires.

Loin des autres, on prend conscience de notre rapport face à la société. Le confinement fait réfléchir, donne envie de se rassembler et — pourquoi pas — de créer un monde meilleur.

Un jour, les Canadiens en déconfinement pourront profiter des belles journées du printemps. Il ne faudra pas s’attendre à des parades, au champagne sur la place publique et aux élans romantiques de victoires guerrières.

Kim Girouard, chercheuse postdoctorale de l’histoire de la médecine à l’Université d’Ottawa, est de cet avis. L’historienne n’a pas de boule de cristal, mais connaît bien les réactions des sociétés à travers les grandes pandémies.

« Qu’est-ce qui peut changer après la COVID-19 ? Les historiens sont assez pessimistes, dit-elle. Dire que le monde ne sera plus jamais pareil, de façon romantique, c’est un peu trop. Des choses vont changer. Le port du masque, surtout dans les grands centres, le transport en commun, le port du masque en temps de grippe. Les protocoles d’hygiène dans les transports en commun vont probablement rester comme c’est le cas présentement. »

Mme Girouard espère qu’on lira plus tard, dans les livres d’histoire, qu’en 2020 le Canada a appris à mieux gérer ses ressources matérielles et humaines en temps de pandémie. «La crise va quand même avoir une incidence positive. On n’était pas très bien préparés. Il pourrait y avoir plus de collaboration après cette crise. »


« Dans quelques mois, plusieurs seront vaccinés et la contagion cessera. D’autres, qui ne seront pas vaccinés, pourront dire que cela ne les atteint pas, grâce à un “remède” qui n’a rien à voir avec la science. Ils ne seront pas atteints, en fait, parce que la majorité de la population sera immunisée par le vaccin. »
Kim Girouard

Lorsqu’elle enseigne l’histoire des pandémies à ses étudiants en médecine, Kim Girouard précise que le plus important n’est pas de savoir si une pandémie frappe un jour, mais bien quand ?

« Les politiciens ont déclaré la fin de la guerre aux maladies dans les années 70. On n’en est pas là. »

Selon la chercheuse Kim Girouard, le port du masque sera plus fréquent après la COVID-19.

Victoire !

Le désir des rassemblements de masse, le côté grégaire de l’humain, fait partie de notre ADN.

En 1918, la Grippe espagnole frappait. Cette même année marquait aussi la victoire des pays alliés de la Première Guerre mondiale. « Les Canadiens ont voulu se rassembler pour célébrer la fin de la guerre en 1918, même si le gouvernement demandait de ne pas le faire, car cela favorisait la propagation de la Grippe espagnole. »

À chaque maladie, son coupable. « Historiquement, on espère de grands changements après des crises. Mais on est un peu trop optimistes. Chez les historiens, on voit que les réactions sociales aux épidémies, c’est de chercher le coupable. Et le coupable c’est “l’autre”. Présentement, le coupable, c’est la Chine. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, en 39-45, il y a eu une pandémie de syphilis. Les “responsables” étaient les jolies femmes. Comme si c’était seulement elles qui la transmettaient, et pas les hommes. Le fait de trouver un coupable, ça ne change jamais. »

Le début d’un temps nouveau ?

En 2020, les réseaux sociaux sont remplis de promesses et de discussions sur « l’après-COVID ». Les discussions sur nos rapports à la nature font croire à des prises de conscience profondes et permanentes.

« On voit, sur Facebook, des gens qui répondent à des questions sur leurs premiers achats après la pandémie, on souhaite aller dans les lieux publics, quel sera notre premier voyage. On se dit : “j’ai fait ce sacrifice” du confinement, j’y ai bien droit. »

En 2020, on trouvera encore des gens opposés au vaccin contre la COVID-19. « Au 5e siècle avant notre ère, dit la professeure, on savait dans certaines sociétés que les gens devenaient immunisés après une infection, et on les utilisait pour soigner les autres malades. Ça s’est aussi fait dans le temps de la peste. Les Indiens et les Chinois connaissaient l’inoculation avant le vaccin moderne (contre la variole). On prélevait le pus et on laissait “faire perdre le poison” pendant quelques jours avant de l’insérer chez le patient. »

Ces techniques — imparfaites — représentaient des moyens efficaces à l’époque, mais certains en doutaient.

Selon l’historienne, la crise de 2020 pourrait conforter les gens dans leurs convictions. « Dans quelques mois, plusieurs seront vaccinés et la contagion cessera. D’autres, qui ne seront pas vaccinés, pourront dire que cela ne les atteint pas, grâce à un “remède” qui n’a rien à voir avec la science. Ils ne seront pas atteints, en fait, parce que la majorité de la population sera immunisée par le vaccin. »

Rien de nouveau. En 1918, un certain remède était conseillé pour soigner la Grippe espagnole. Des publicités de Bovril — oui, oui, le bouillon culinaire — faisaient l’apologie de ses vertus médicales !