Il est très difficile pour les éducatrices de CPE de respecter la sacro-sainte distanciation.
Il est très difficile pour les éducatrices de CPE de respecter la sacro-sainte distanciation.

Les CPE s’adaptent au fil des directives [VIDÉO]

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Cecilia Olivia est gestionnaire de trois CPE dans Charlesbourg et Beauport. Depuis le début de la semaine, une autre tâche s’est ajoutée, celle de rappeler une fois et une autre à son personnel les mesures sanitaires. Lavage des mains, port du casque et du masque, respect de la distanciation… «J’ai l’impression de passer mon temps à jouer à la police. C’est tannant...»

Malgré toutes ses bonnes intentions pour se conformer aux exigences gouvernementales, Mme Olivia a été forcée de se dépatouiller pour trouver des masques et des visières de protection, livrés en quantité insuffisante pour les éducatrices de ses établissements.

«Toutes les lunettes que les filles portent, c’est parce qu’on est allés en acheter dans les quincailleries», explique-t-elle, en regardant le personnel du CPE La Clef de sol s’occuper d’une vingtaine de bouts d’choux, dans l’espace de jeux extérieur.

L’endroit, qui accueille majoritairement des enfants d’employés de l’Institut universitaire en santé mentale, situé à proximité, fonctionne à l’heure actuelle à 40 % de sa capacité en raison des nouvelles règles. L’établissement n’a jamais fermé ses portes pendant la pandémie puisqu’il devait offrir des services de garde d’urgence aux travailleurs considérés comme essentiels. 

Une nouvelle réalité

Élise Paradis, directrice générale du Regroupement des CPE des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches, loue la somme d’efforts déployés sur le terrain depuis que les établissements ont rouvert leurs portes lundi. «On était préoccupés d’offrir des milieux sains et sécuritaires pour les enfants et les employés. On a dû se dépêcher pour trouver des lunettes et des masques. Ç’a été très compliqué. Depuis le 13 mars, les directrices sont à bout, elles sont brûlées.»

Même si toutes les éducatrices portent le masque, certaines ont troqué la visière, trop encombrante, pour des lunettes protectrices. Qu’elles portent par-dessus leurs lunettes de vue…

«On s’adapte, mais la première journée, ô seigneur, le mal de tête... Il faisait chaud», lance Manon Lessard, qui s’occupe des bambins de 18 mois à 3 ans. Autour d’elle et de sa collègue Catherine, tout leur petit monde apprécie de prendre l’air en cette belle matinée. Il y a Jadeyn, Ethan, Claire, Liam, Nathan, Ophélie et Benjamin G. «parce qu’on a quatre Benjamin».

Une fois la surprise passée, les enfants ont fini par s’habituer à voir les éducatrices avec leur équipement de protection. N’empêche, explique l’éducatrice, ces mesures nuisent à l’apprentissage de la parole. Un enfant comme Ethan, qui ne parle pas encore, ne peut voir sa bouche. «Il apprend seulement avec l’audition, mais il ne voit pas la prononciation des mots sur mes lèvres.»

«Les éducatrices réagissent beaucoup au port de l’équipement de protection, confirme Mme Paradis. Elles trouvent qu’il fait chaud, qu’elles n’ont pas d’air. Il y en a qui ont mal au cœur. Elles sont en train de s’habituer à une nouvelle réalité. On n’a pas trop le choix, c’est une obligation de la CNESST [Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail].»

Distanciation impossible

Quant à la sacro-sainte distanciation, si elle est respectée la plupart du temps entre éducatrices, elle se révèle «extrêmement difficile» avec les enfants, surtout les plus jeunes, mentionne Mme Paradis. Les «colleux» et les «becs» sont proscrits, mais elles doivent passer outre à la directive lorsqu’il s’agit de rassurer ou de consoler, ou d’aider le gamin à s’habiller ou à mettre ses bottes. «Ce n’est pas dans la nature des éducatrices [de ne pas être proches d’eux]», déplore Mme Oliva.

À compter du 8 juin, La Clef de sol devra porter sa capacité d’accueil à 75 %. Des ajustements vont devoir être mis en place. Mme Oliva a l’impression de ne jongler justement qu’avec des ajustements et des adaptations depuis deux mois, au gré des indications changeantes du gouvernement. Il va lui falloir vider un local où sont entreposés des jouets qui ne peuvent être désinfectés et trouver un autre endroit pour les entreposer.


« Ç’a été un cafouillis au début. Quand j’ai fermé, le vendredi 13 mars, on pensait que c’était pour un moment, alors on a donné toute la nourriture qui était dans le frigo. Le dimanche, on m’a appris que je devais ouvrir le lendemain. Avoir su... »
Cecilia Olivia, gestionnaire de CPE

Désinfecter encore et toujours

Il a fallu aussi procéder à un réaménagement des groupes afin d’éviter que les enfants plus âgés rencontrent les plus jeunes. Un autre casse-tête. Chantale Roy jette un coup d’œil sur les bambins de la pouponnière qui jouent sur la galerie attenante au CPE. Le bâtiment voisin, imposant, jette une ombre sur l’endroit. «Est-ce qu’ils vont passer leur été sur la galerie?»

Peut-être que dans les prochaines semaines, espère-t-on, la Santé publique autorisera l’utilisation des modules de jeux, déserts dans un coin de la cour. Si la direction passait outre à la directive, il faudrait désinfecter l’endroit après le passage de chaque enfant. Un boulot que les éducatrices n’ont pas le temps de faire.

Même si ce n’est pas dans sa définition de tâches, une éducatrice du CPE est affectée à temps plein pour désinfecter tous les locaux pendant la journée. Pour éviter les risques de contamination, aucun parent n’est accepté dans l’établissement. «On va devoir ouvrir un poste [à l’extérieur]», termine Mme Oliva, en pensant à cet imprévu dans son budget de fonctionnement.

 Les CPE fonctionnant actuellement à moitié de leur capacité normale, le manque de main-d’œuvre ne se fait pas trop sentir .

+

MANQUE CRIANT DE PERSONNEL

La décision du ministère de la Famille d’assouplir les exigences pour les éducatrices non qualifiées des Centres de la petite enfance (CPE), afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre en ces temps de pandémie, est une mesure qui doit être appliquée «de manière temporaire, en raison de la situation exceptionnelle».

«Nous continuons de croire que la qualification des éducatrices est essentielle pour offrir une qualité de services et rencontrer les exigences du ministère de la Famille, en lien avec l’application du programme éducatif, entre autres. Cet allègement ne pourrait devenir une solution à long terme», estime Élise Paradis, directrice générale du Regroupement des CPE des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches.

Le Devoir révélait cette semaine que le gouvernement Legault comptait faire appel, en cas de besoin, à des animateurs de camps de jour pour remplacer les éducatrices en garderie. Des collégiens de deuxième année en technique d’éducation à l’enfance pourraient aussi recevoir le feu vert pour travailler dans les CPE.

«Il va bien falloir que je donne des vacances à mon personnel qui travaille fort, mais si c’est seulement pour la période d’été», l’idée pourrait convenir à Cecilia Oliva, directrice générale du CPE La Courtepointe, dans Charlesbourg, qui s’occupe de deux autres établissements dans le secteur.

«Personnellement, ça m’inquiète, ajoute la directrice du CPE La Clef de sol, Chantale Roy. On a des critères [éducatifs]. Là, ce serait comme si ça devenait du gardiennage d’enfants.» 

Idéalement, les directions de CPE aimeraient pouvoir compter sur du personnel permanent à temps plein, histoire d’éviter de répandre le virus. «Des employés qui passent d’un CHSLD à l’autre, on a vu ce que ç’a donné», mentionne Mme Oliva.

Inquiétude

Puisque les CPE fonctionnent actuellement à moitié de leur capacité normale, le manque de main-d’œuvre ne se fait pas trop sentir, mais il risque d’en être autrement bientôt, craint Élise Paradis.

«Avant la pandémie, on avait déjà un manque de personnel. J’ai 300 demandes en attente pour des remplacements à long terme. J’ai des éducatrices qui ne peuvent pas rentrer parce ce qu’elles sont vulnérables ou trop âgées. Il y en a d’autres qui ne veulent pas rentrer parce qu’elles retirent le PCU [Programme canadien d’urgence]. Plus ça va aller, plus on avoir besoin de personnel. On est inquiets pour les prochaines semaines.»

La Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec estimait cette semaine dans Le Devoir entre 5000 et 6000 le manque d’employés dans le réseau des services de garde. Normand Provencher