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Des spécialistes en communication politique, en gestion de crise et en médecine comportementale blâment sévèrement le gouvernement Legault et la Santé publique pour la façon dont ils ont appréhendé la prévisible troisième vague de COVID-19, marquée par la présence de variants hautement transmissibles et plus virulents.
Des spécialistes en communication politique, en gestion de crise et en médecine comportementale blâment sévèrement le gouvernement Legault et la Santé publique pour la façon dont ils ont appréhendé la prévisible troisième vague de COVID-19, marquée par la présence de variants hautement transmissibles et plus virulents.

Le gouvernement Legault sévèrement blâmé pour sa gestion de crise

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Manque de cohérence et de constance dans le message. Absence de stratégie et d’objectif clairs. Manque d’anticipation. Des spécialistes en communication politique, en gestion de crise et en médecine comportementale blâment sévèrement le gouvernement Legault et la Santé publique pour la façon dont ils ont appréhendé la prévisible troisième vague de COVID-19, marquée par la présence de variants hautement transmissibles et plus virulents.

«La semaine passée, ils disaient qu’on résistait à la troisième vague alors que selon ma lecture et celle d’autres experts des données sur les cas et les hospitalisations, et avec ce qui se passait autour de nous avec les variants, ce n’était pas le cas du tout», déplore en entrevue la Dre Kim Lavoie, titulaire de la chaire de recherche du Canada en médecine comportementale et professeure titulaire à l’UQAM.

«J’ai entendu le gouvernement hier [mardi] blâmer la population, les jeunes, les rassemblements privés, mais si on regarde les lieux d’éclosion actuellement, la majorité, c’est dans les milieux de travail et dans les écoles! Et qu’est-ce qu’on a fait pour s’attaquer à ces éclosions dans ces milieux? On n’a rien fait! Ou plutôt, on a renvoyé des élèves au secondaire à temps plein!» dénonce la spécialiste, qui n’a pas compris non plus comment le Dr Horacio Arruda a pu dire en début de semaine qu’il ne fallait pas «paniquer». «De dire des choses comme : pas de panique, c’est pas grave, c’est selon moi irresponsable.»

Après plus d’un an de pandémie, la Dre Kim Lavoie se demande toujours sur quoi se base le gouvernement pour prendre ses décisions. 


« À un moment donné, il faut s’entendre comme province, comme société, sur un objectif et concevoir des stratégies pour atteindre cet objectif. Là, j’ai l’impression qu’on court un marathon depuis plus d’un an sans savoir où se trouvent la ligne d’arrivée ni à quel point on est sur le point de l’atteindre »
Dre Kim Lavoie, titulaire de la chaire de recherche du Canada en médecine comportementale et professeure titulaire à l’UQAM

La professeure déplore que le Québec n’ait pas de véritable plan de match à court et à long terme, «contrairement à d’autres pays qui ont beaucoup de succès, comme l’Australie, Taiwan ou la Nouvelle-Zélande». «À quel moment est-il possible d’ouvrir en toute sécurité? On ne sait rien! On ne sait pas c’est quoi l’objectif!»

Selon la Dre Lavoie, la stratégie de mitigation, «ou celle de vouloir protéger le système de santé qu’on n’a presque pas réussi à protéger», ne fonctionne pas, surtout dans le contexte actuel, avec la présence de variants plus contagieux et plus dangereux, et une vaccination «un peu lente». Elle déplore au passage le silence du gouvernement sur la «COVID longue» et le fait que des gens de tous âges vont se retrouver «avec une panoplie de problèmes de santé qu’on ne connaît pas».

«On parle de stress, de santé mentale chez les jeunes…. Il n’y a pourtant rien de plus stressant que le changement, et encore plus le changement inattendu, imprévu, spontané», observe encore la Dre Lavoie.

L’experte en comportements humains souligne également qu’il ne suffit pas de dire aux gens qu’ils peuvent aller au gym, à l’église ou au théâtre, «tant qu’ils respectent les consignes». «C’est ignorer un aspect crucial de toutes ces activités-là, soit l’aspect social. C’est comme donner un bonbon à un enfant sans penser qu’il va vouloir le manger», illustre celle qui se dit déçue, «comme scientifique, mais aussi comme citoyenne», de tout ce qu’elle a entendu de la part du gouvernement ou du Dr Arruda au cours des dernières semaines.

Incohérence des mesures

Selon elle, l’incohérence des mesures ne contribue pas non plus à maintenir l’adhésion de la population. «On peut être 250 dans une église mais je ne peux pas inviter ma mère pour Pâques», illustre-t-elle.

«Je pense qu’ils l’ont perdue, l’adhésion de la population actuellement. […] On communique beaucoup, mais est-ce qu’on communique bien, je pense que c’est ça la question», estime pour sa part Mireille Lalancette, spécialiste de la communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheure au Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval. 

La spécialiste souligne que même pour les gens avertis et sensibilisés aux mesures, qui s’intéressent et suivent de près l’actualité et la politique, «on devient mêlé, parce que le message devient difficile à suivre». Il faut, selon elle, que le message soit cohérent «et plus longtemps cohérent». 

«Est-ce que c’était nécessaire, par exemple, après avoir eu une série de débats sur le couvre-feu, de changer l’heure, alors qu’à 20h, le soleil est couché actuellement? Si cette mesure-là aidait, pourquoi ne pas avoir attendu en mai ou en juin avant de changer l’heure pour 21h30?» demande Mireille Lalancette.

La professeure s’est aussi questionnée sur la cohérence des mesures quand elle est allée nager cette semaine, et qu’au bout des corridors, les nageurs, essoufflés, étaient «tout près les uns des autres, pas de masque». Mais quand elle enseigne en ligne à partir d’une salle vide à l’université, elle doit porter le masque, compare-t-elle.

Mireille Lalancette note également que les mesures sanitaires actuellement appliquées ne sont pas nécessairement en phase avec la science, qui reconnaît les aérosols comme un facteur important de transmission du SRAS-CoV-2, bien davantage que les surfaces ou les objets. Pourtant, «à l’université, on met encore des livres en quarantaine pendant une semaine», souligne-t-elle.

La spécialiste de la communication politique estime par ailleurs que les conférences de presse du trio Arruda, Legault et Dubé sont encore «toujours trop longues». 

«Ça devrait durer 15 minutes, avec deux messages max, et après, les questions des journalistes devraient se passer dans d’autres forums, de d’autres manières, pas nécessairement télédiffusées. C’est souvent quand ils se mettent à répondre à toutes les questions que ça devient confus et que c’est plus difficile de s’y retrouver», observe Mme Lalancette.

Pas d’anticipation

Christophe Roux-Dufort, spécialiste en gestion de crise au Département de marketing de l’Université Laval, était de ceux qui, jusqu’en janvier ou février, «donnaient assez de crédit aux actions gouvernementales». «Il [le gouvernement] se trouvait dans une situation incertaine, difficile, avec deux confinements dans l’année...» rappelle M. Roux-Dufort, qui croit néanmoins que le gouvernement aurait pu davantage profiter du temps de pause de l’été pour tirer des leçons.

«Pendant ces quatre mois de pause, on aurait pu capitaliser un peu sur ce qui s’était passé pendant la première vague pour anticiper un peu plus. Mais à l’automne, j’ai eu un peu le sentiment qu’on reprenait les mêmes stratégies, qu’on rejouait la même scène, sans utiliser l’expérience internationale, comme si on était un peu pris de court», observe le spécialiste.

S’il comprend que le gouvernement ait voulu «mettre un peu la priorité sur la réouverture de l’économie» pendant l’accalmie estivale, il a du mal à concevoir qu’on puisse aujourd’hui assister à «une gestion de crise qui n’est pas du tout anticipée et qui n’utilise pas l’expérience des autres pays».

«On se retrouve avec une gestion de crise qui est complètement décoordonnée. On a fait un peu rêver la population il y a quelques semaines en disant qu’on allait rouvrir, en sachant pertinemment ce qui se passait en Europe et en se disant que nous, on allait résister mieux que les autres, alors qu’en fait on avait aucune donnée, y compris dans le rythme de la vaccination, qui permettait de dire qu’on allait faire mieux que les autres», déplore le spécialiste.

Les conditions sanitaires ont été «pratiquement identiques» partout dans le monde, souligne M. Roux-Dufort, qui ne comprend donc pas que le gouvernement n’ait pas anticipé que «ce qui se passait en Europe allait se passer ici aussi». 

«Et là, on a fait la pire des choses! On a donné de l’espoir avant de couper quasiment immédiatement après. C’est la pire des choses. Et je crois qu’il va y avoir un vrai problème au niveau de la population et des tensions que ça va créer», craint Christophe Roux-Dufort, selon qui le gouvernement est «en train de scier la branche sur laquelle il était perché».