Le deuil mis sur pause

Judith Desmeules
Judith Desmeules
Le Soleil
Gaston s’est éteint le 19 avril, et ce n’est pas la COVID-19 qui l’a emporté. Il était accompagné de sa fille Chantal lors de ses derniers moments. Sans la règle d’un visiteur maximum par patient aux soins palliatifs, la chambre aurait été bien plus remplie.

Chantal Pouliot a tenu la main de son père (avec un gant) alors qu’il s’endormait pour la dernière fois. Gaston est décédé en raison de problèmes de vessie, causés par les traitements pour le cancer de la prostate qu’il a combattu il y a quelques années.

Il est entré à l’hôpital vers le milieu du mois de mars, en plein début de pandémie. Les mesures sanitaires exceptionnelles venaient d’être mises en place.

«Il était vraiment stressé, anxieux et seul, évidemment. Ç’a été difficile cette séquence-là, on était constamment au téléphone. Moi, ma sœur, mon frère et ma mère. On essayait de le soutenir à distance.»

Gaston demandait «qu’on le sorte de là». Il n’était pas malade, pas de symptômes grippaux en tout cas.

L’hôpital avait proposé de le garder en attendant de lui trouver une place dans un centre de soins, un CHSLD. Le mot qui commençait déjà à faire peur au mois de mars. La famille a fait une conférence téléphonique d’une heure pour convaincre le médecin de le laisser sortir. Gaston s’est finalement installé chez la sœur de Chantal, ce n’était pas facile parce qu’elle devait lui donner plusieurs soins, mais la famille a pu profiter des derniers moments avec lui.

«Quelques semaines plus tard, il est entré aux soins palliatifs, après quelques jours, il est décédé. On a été chanceux de pouvoir l’accompagner, une personne à la fois. On en a profité, on n’a pas de regret», exprime Chantal Pouliot.

Jamais elle n’aurait pensé être de ceux qui perdent un être cher, encore moins un père (son capitaine de navire), au cœur d’une pandémie qui secoue le monde entier.

«Va savoir pourquoi nous avons eu l'opportunité d'être avec lui pour vivre la fin de sa vie, ce dernier mois et demi. Des milliers de personnes font l'expérience quotidienne de l'horreur depuis le début de la pandémie. Solitude, privation de contacts, deuils esseulés. Les témoignages qu’on entend m’attristent tellement.»

Funérailles reportées

«Mon père a été un homme doux, présent. Il aime les gens, les animaux, les fêtes de famille, ses petits-enfants. Il a eu des chiens de traineaux pendant plusieurs années, on en faisait ensemble. À la maison, à Sainte-Foy, il a des poules l’été. Il aime la neige, la pluie, le vent», confie aussi Chantal.

Devant ces mots, il est facile de comprendre pourquoi Chantal et sa famille n’ont pas opté pour les funérailles virtuelles qui leur étaient proposées.

«J’ai accompagné ma mère avec le directeur funéraire, pour discuter de la suite. On a pour l’instant décidé de reporter. Ça n’avait pas de sens, ces journées-là trouvent leur fondement dans le collectif. Ce qu’on nous proposait, c’était une façon partielle et incomplète.»

Gaston était quelqu’un de très sociable, Chantal croit qu’il aurait trouvé important de se rassembler afin d’exprimer un dernier au revoir. En attendant, elle continue son confinement et elle travaille à distance, elle est professeure à l’Université Laval et assure la tenue de cours en ligne. Elle reçoit de beaux messages de soutien et des condoléances par téléphone ou par message sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas pareil que de serrer ceux qu’elle aime dans ses bras.

«Ça retarde le deuil à mon avis, mais peut-être que dans six mois ce sera une réponse différente. Ça dépend des personnes. Ça rend le tout complexe, il n’y a pas de lieu de recueillement, pas de visite au cimetière pour donner des fleurs, tous ces détails ont certainement une influence. De mon point de vue, on a tous les leviers pour faire un deuil confortable, mais je sais que ce n’est pas tout le monde qui a cette chance», termine Chantal Pouliot.

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