Un volontaire de la Croix-Rouge canadienne entre dans une tente d'un hôpital mobile à l'aréna Jacques Lemaire, à LaSalle, le 26 avril. Des zones «chaudes» et «froides» y ont été aménagées.
Un volontaire de la Croix-Rouge canadienne entre dans une tente d'un hôpital mobile à l'aréna Jacques Lemaire, à LaSalle, le 26 avril. Des zones «chaudes» et «froides» y ont été aménagées.

La vie et la mort dans un hôpital luttant contre la COVID-19

Hillary Kaell
Professeure, Université Concordia
Julian Menezes met une blouse, des gants et un masque protecteur, puis entre dans la chambre d’un patient. Son travail ? Être là, simplement — pour accompagner les malades.

L’Hôpital Royal Victoria (HRV), où travaille Julian, a traité plus de 300 cas confirmés de COVID-19 depuis le mois de mars. Il s’agit d’un des centres les plus occupés de Montréal, ville essuyant de loin le plus grand nombre de cas au Canada. Dans tout cela, Julian a un rôle très important à jouer. Il est le seul intervenant en soins spirituels dans la zone «chaude» de l’hôpital, où les patients atteints de la COVID-19 sont traités.

Les intervenants en soins spirituels — aussi appelés aumôniers — offrent un soutien émotionnel et spirituel aux personnes de toutes religions, ou sans religion. Bien que plus de 10 000 intervenants en soins spirituels travaillent dans des établissements à travers l’Amérique du Nord, leur rôle ne devient souvent visible auprès des médias qu’en temps de crise.

L’Hôpital Royal Victoria fait partie du site Glen du Centre universitaire de santé McGill à Montréal

Durant la première vague du coronavirus, différents organes de presse, allant du New York Times à ABC News, ont parlé de leur travail. Les articles portaient sur la panique et la peine des premières semaines, notamment pour les patients en isolement dans les hôpitaux et leur famille, pour qui les aumôniers devaient alors agir comme «messagers» ou «substituts».

Une chambre de l'hôpital Royal Victoria réservé aux patients atteints de la Covid-19.

Barrières

Tandis que la pandémie se poursuit, les thèmes persistants des barrières physiques, des masques et de la distanciation sociale sont devenus courants. Cette reconfiguration des corps et de l’espace est spécialement visible dans les hôpitaux comme l’HRV.

Julian, qui a corédigé le présent article, se souvient de l’anticipation avant l’arrivée des premiers cas de COVID-19. 

Troublé et tendu, le personnel de l’hôpital attendait. La vague allait-elle vite passer ? Y aurait-il des répercussions liées aux soins donnés aux patients atteints de la COVID-19?

L’hôpital a organisé des «zones chaudes» à la hâte. Le personnel a dû revoir sa façon de diviser l’espace et de se déplacer dans celui-ci. À l’HRV, par exemple, la médecine interne et les salles de chirurgie ont été transformées en étages COVID-19, qui ont rapidement été occupés par des patients venant de résidences pour personnes âgées du Québec.

Suivant des directives précoces pour limiter l’exposition, seul le personnel assurant des soins vitaux était en contact avec les patients atteints de la Covid-19. Or, quelques jours après l’arrivée des premiers cas le 12 mars, il est devenu clair que les patients avaient besoin d’autres types de travailleurs de la santé, dont des personnes offrant des soins spirituels.

Contrairement à d’autres hôpitaux de Montréal, l’HRV a maintenu son équipe de quatre intervenants en soins spirituels sur place. Au début, la petite équipe couvrait les étages de COVID-19, mais évitait d’entrer dans les chambres des patients infectés — considérées comme des zones chaudes. Puis, le 4 mai, l’hôpital a renforcé la séparation entre les zones chaudes et froides. Ainsi, l’équipe devait choisir entre l’une ou l’autre. Après délibération, il a été décidé que Julian couvrirait la zone chaude, tandis que ses collègues travailleraient dans la zone froide.

Froid et chaud

Les zones froides ont apporté leur premier lot de surprises. Les patients de la COVID-19 et leurs familles s’attendaient à ce que les visiteurs ne puissent pas entrer dans les zones chaudes. Mais les patients des zones froides, admis à l’hôpital pour d’autres raisons de santé, ont été choqués d’apprendre qu’ils seraient eux aussi coupés de leurs proches. Le 16 mars, la politique de visite de l’hôpital avait en effet changé. Les patients adultes ne pouvaient désormais plus recevoir de visiteurs, à moins qu’ils ne soient sur le point de mourir.

La mise en place de ces barrières pour limiter l’exposition au virus a coûté très cher sur le plan émotionnel. Les aumôniers des zones très touchées des États-Unis l’ont d’ailleurs remarqué : déjà omniprésente, la peur de mourir seul s’est intensifiée durant la pandémie.

Dans les zones chaudes, certains patients, notamment les plus âgés, sont trop malades pour interagir. D’autres sont heureux des visites de Julian. Là encore, d’autres barrières se dressent toutefois, car il doit revêtir de l’équipement de protection chaque fois qu’il entre dans une salle. Les visages sont masqués, et les contacts physiques coupés.

«Ces interactions, explique Julian, nous aident à atténuer notre propre exposition à la douleur, à la souffrance et à la mort… Maintenant qu’il y a une barrière, je ne peux pas être avec ces personnes de la même manière». À force d’être dans la zone chaude, Julian a encore plus réalisé que ce sont les frontières perméables — au sens littéral et émotionnel du terme — qui permettent d’accompagner les gens à travers de telles expériences. Il est bien plus pénible d’être proche et d’observer sans pouvoir toucher ou être touché.

Soutenir le personnel

Une grande partie de la couverture médiatique s’est concentrée sur le travail des aumôniers auprès des patients et de leurs familles. Or, à mesure que la pandémie se poursuivait, leur soutien pour le personnel de l’hôpital s’est aussi avéré vital. Dans les jours précédant l’arrivée des premiers patients atteints de la Covid-19 à l’HRV, les membres du personnel s’inquiétaient surtout du risque de transmettre le virus à leur famille. Depuis, d’autres défis sont devenus apparents.

Les blouses et les masques n’offrent aucune protection contre l’exposition émotionnelle à la vie et à la mort.

Dans la zone chaude, les infirmières et infirmiers, qui assistaient chaque année à une poignée de décès dans les salles de chirurgie, voient désormais plusieurs patients mourir chaque jour. Ils racontent à Julian qu’ils se sentent impuissants, et pas seulement parce qu’il n’existe pas de traitement contre la COVID-19. Comme Julian, ils sont incapables de fournir le type de soins qui les anime ; ils ne peuvent pas vraiment apprendre à connaître les patients derrière leur équipement de protection, ou donner du réconfort par leur toucher.

Normalement, les médecins et le personnel infirmier restent rarement avec les patients durant leurs derniers instants de vie. Cela a aussi changé, comme les familles ne peuvent plus rester au chevet des malades. Récemment, Julian a assisté à une scène dans laquelle une infirmière de l’unité des soins intensifs tenait le téléphone à l’oreille d’un patient pour que sa femme et ses enfants puissent lui dire au revoir — ils se trouvaient dans le couloir, juste à l’extérieur de la chambre.

La femme du patient a ensuite demandé à l’infirmière de lui caresser la tête, comme elle avait l’habitude de le faire, tandis qu’il rendait l’âme. Après le dernier souffle du patient, l’infirmière est sortie pour s’asseoir avec Julian et la veuve en pleurs. Plus tard, elle confiera à Julian qu’elle avait participé à une scène qui dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer. Il n’y avait pas de rideau à tirer ni de porte à fermer ; aucune barrière pour la protéger de la peine.

«Les aumôniers ont l’habitude d’être présents à un décès et d’assister à quelque chose de très privé», explique Julian. Maintenant, son travail consiste en partie à aider les autres membres du personnel hospitalier à reconnaître — et à essayer d’accepter — ce à quoi ils sont exposés sur le plan émotionnel.

Exposition

Tandis que les hospitalisations liées à la COVID-19 sont à la baisse, nous entrons dans une nouvelle phase de la pandémie. Même si le personnel hospitalier, y compris l’équipe d’intervenants en soins spirituels, se prépare à une possible seconde vague, il y a pour le moment du temps pour respirer — et, parallèlement, du temps pour réfléchir.

Quand on se trouve au cœur de la zone chaude de la Covid-19 au Canada, explique Julian, «on se demande : Qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce que mourir ? La mort est-elle la pire issue ? À l’hôpital, tout le monde est exposé à ces questions de façon générale. On parle ici de personnes qui ont décidé de travailler avec des gens que personne d’autre ne veut voir. Dans un sens, les malades et les mourants sont déjà en quarantaine et tenus à l’écart.»

Or, même au sein de l’hôpital, poursuit Julian, nombre de travailleurs trouvent des moyens de ne pas voir la mort. «Il y a cette drôle de juxtaposition dans la zone chaude, où nous sommes tous couverts d’une combinaison nous protégeant contre les matières dangereuses, mais en même temps bien plus exposés qu’avant à ce degré d’intimité, de peine.»

Peut-être est-ce là le point d’entrée, la question qui nous guide vers une réflexion plus poussée : à quoi ce virus nous a-t-il exposés ?

Julian Menezes, du Centre universitaire de santé McGill, a corédigé le présent article. Il est professionnel en soins spirituels.

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

The Conversation<