Dominique Alphonse, étudiante française au doctorat à la faculté de théologie et de sciences religieuses, fait parti des étudiants qui sont demeurés dans les résidences de l'Université Laval. 
Dominique Alphonse, étudiante française au doctorat à la faculté de théologie et de sciences religieuses, fait parti des étudiants qui sont demeurés dans les résidences de l'Université Laval. 

La foi plus forte que le virus

En ce printemps aux allures de novembre, n’eut été d’un certain virus, le campus de l’Université Laval ressemblerait à une fourmilière, avec ses milliers d’étudiants occupés à préparer leurs examens de fin de session. Au lieu de cela, c’est le désert ou presque. Les seules âmes qui vivent sont les étudiants étrangers. On parle d’environ 760 personnes, confinées dans quatre résidences.

Dès le début de la pandémie, tous les résidents des lieux ont été invités à partir le plus rapidement possible. Certains sont retournés dans leur famille, d’autres ont trouvé refuge chez des amis. Un sur trois a choisi de rester, en attendant la suite des choses.

Dominique Alphonse, étudiante française au doctorat à la faculté de théologie et de sciences religieuses, est du nombre. Cinquante-six ans, sourire engageant, articulée, la dame s’apprêtait à aller prendre l’air, mercredi midi, chapeau sur la tête, lorsque Le Soleil l’a interceptée à la sortie des résidences Alphonse-Marie-Parent.

Pas facile pour un journaliste d’avoir accès à l’endroit, tenu sous haute sécurité depuis une série d’agressions sexuelles commises par un individu, à l’automne 2016. Personne à l’intérieur n’est autorisé à ouvrir la porte à qui que ce soit. On ne rigole pas avec les mesures de sécurité. Ni aujourd’hui avec les mesures de distanciation physique et sociale.

Mme Alphonse a choisi de rester à Québec «pour des raisons familiales et financières», même si ses trois «grands enfants», dans la vingtaine, vivent à Paris. «Ils sont déjà trois dans un appartement, alors en ajouter une autre en confinement…. Ils auraient été heureux de me voir, mais ils ont leur vie. Je n’avais pas trop envie non plus de prendre l’avion dans les conditions actuelles.»

Pour occuper ses longues journées, dans sa chambre de dix mètres carrés, la «vieille étudiante», comme elle se décrit en rigolant, échange avec sa famille via WhatsApp, lit, regarde les bulletins d’information, perfectionne son anglais. Un peu comme tout le monde, elle cherche à «optimiser» tout ce temps libre soudainement mis à sa disposition, même si la motivation n’est pas toujours au rendez-vous.

Pas surprenant

Dominique Alphonse, dont les parents sont originaire des Caraïbes, croit «en l’existence d’un Dieu tout puissant». Vu son champs d’études, le contraire aurait été étonnant. Détentrice d’un «master» en sociologie, elle est venue à l’Université Laval rédiger une thèse de doctorat sur le mouvement pentecôtiste au Québec. 

Dans le portique vitrée de la résidence, vu le froid de canard sévissant à l’extérieur mercredi, s’est alors engagée la conversation, à deux mètres de distance, sur le sempiternel fossé qui sépare la science et la religion. Il a aussi été question de la fin des temps et de l’apocalypse, bonjour l’ambiance. Mme Alphonse a des idées bien arrêtées qui risquent de défriser les oreilles de quelques athées.

Aussi, c’est sans aucune surprise qu’elle a vu la pandémie s’abattre sur l’humanité. «On se retrouve devant quelque chose qui était pour inévitable», lance-t-elle, d’un ton convaincu. Sa foi, dit-elle, lui donne le courage d’affronter l’épreuve et de ne pas craindre la mort.

«Pourquoi ce serait si surprenant? Au Moyen-Âge, il y a eu la peste et le choléra, plus tard, la grippe espagnole. L’homme est devenu tellement orgueilleux qu’il ne peut accepter de ne pas contrôler quelque chose. Il se prend pour Dieu. Je crois qu’en cette période, il faut choisir de rester humble. À un moment, je crois que Dieu a trouvé la façon de dire: “Hé! J’existe.” Vous avez beau vous prétendre les rois de la technologie et des petits Dieux en puissance, mais moi, tout puissant, je vais vous envoyer une surprise à laquelle vous n’aurez pas de réponse. Il montre que c’est lui qui tire les ficelles, qu’il est le maître.»

Drôle d’endroit pour une conversation existentielle qui se déroule entre l’intervention d’une gardienne de sécurité venue demander le numéro de la chambre à l’étudiante – ordre de son patron, vu qu’elle parle à un journaliste… - celle d’un relationniste de l’Université débarqué pour s’enquérir de la présence du Soleil, et le va-et-vient de livreurs de toutes sortes.

Pas son heure

Oui mais, sauf votre respect, madame Alphonse, tous ces gens qui ont perdu des parents et des amis en ces temps troubles, croyez-vous qu’en imputer la faute à un courroux divin va les aider? 

«Je suis persuadé que personne ne meurt quand ce n’est pas son heure. C’est une réalité à laquelle je crois vraiment. Comment expliquer qu’une personne de 90 ans, considérée à risques s’en sorte, alors que quelqu’un de 40 ans va succomber à la maladie? Il n’y a pas d’égalité des chances face à ce phénomène.»


« Je suis persuadé que personne ne meurt quand ce n’est pas son heure. C’est une réalité à laquelle je crois vraiment. Comment expliquer qu’une personne de 90 ans, considérée à risques s’en sorte, alors que quelqu’un de 40 ans va succomber à la maladie? Il n’y a pas d’égalité des chances face à ce phénomène. »
Dominique Alphonse

Mais tous ces scientifiques, nombreux, qui croient que le virus se serait répandu du fin fond de la Chine via une  contamination humaine au contact d’un pangolin ou d’une chauve-souris?

«Dieu a sa façon de voir les choses. Il peut utiliser un pangolin ou une chauve souris» pour passer ses messages.

Sonnette d’alarme

On ne voudrait pas être pessimiste, mais ce qu’on vit serait-il l’amuse-gueule, disons, avant la fin du grand banquet de l’humanité? Madame Alphonse ne va pas aussi loin. Tout va dépendre de nous.

«Il est écrit dans la parole divine qu’à la fin des temps, l’homme sera fanfaron, suffisant, imbu de sa personne. Pour moi, (cette pandémie) est une sonnette d’alarme pour dire que ce monde va mal, qu’il est égoïste, qu’il aime trop les richesses et le pouvoir. C’est le moment où jamais de changer de vie, de se demander si nous sommes sur la bonne voie, avec la course au fric et à la puissance. Où va le monde? Où va la société? Où va cette planète? C’est maintenant qu’il faut se poser ces questions.

«J’espère qu’il va rester un souvenir de tout ce nous vivons actuellement, poursuit-elle. L’homme reste fragile et il est temps qu’il s’en rende compte. Ce serait plus facile de traverser la crise si l’homme mettait de côté sa suffisance et son orgueil, pour accepter de ne pas avoir le contrôle.»

Dominique Alphonse est sortie dans le froid cinglant, le temps de se faire prendre en photo pour le journal, devant la résidence.  Quelques brins de neige tombaient du ciel. Elle est partie sur le campus, calme et sereine. Si la foi peut transporter les montagnes, de toute évidence, elle semble aussi insuffler le courage pour affronter un virus.