Marc St-Hilaire

Il faut sauver le soldat McCann

ÉDITORIAL / Nous n’étions pas prêts et nous le savions. La tempête est arrivée, mais la toiture coulait depuis des années, la fondation était fissurée et les murs laissaient entrer des courants d’air. Le système de la santé et des services sociaux a fait l’objet d’une déconstruction majeure sous les libéraux, avec pour dessein ultime de réduire les dépenses. Les instances gouvernementales actuelles ont elles aussi été saisies des problèmes, mais n’ont pas agi. À quoi nous attendions-nous ?

L’encadrement d’autrefois a été réduit à sa plus simple expression ; les instances décisionnelles locales ont été abolies au profit d’une centralisation indécente. En moins de temps qu’il n’en faut pour épeler « Couillard », les établissements sont passés de la brique au bois, puis du bois à la paille. Le loup n’a eu qu’à éternuer pour que les structures s’effondrent sur nos êtres les plus vulnérables.

Le gouvernement pourrait blâmer sans fin l’ancien ministre Gaétan Barrette pour sa catastrophique réforme, mais personne n’aime ceux qui s’esquivent de leurs responsabilités en pointant les autres du doigt. Et dans une crise d’une telle ampleur, où des vies humaines ont été perdues, il serait hautement déplacé de jouer la carte partisane. En politicien d’expérience, François Legault le sait pertinemment. De toute façon, son gouvernement n’a plus l’option de jouer les vierges offensées avec la controverse entourant le drame du CHSLD Herron de Dorval et les attaques groupées des syndicats, qui ont maintes et maintes fois sonné l’alarme.

Dans l’instantané, le premier ministre ne peut pas rétablir les ponts avec le personnel soignant. Il aura beau qualifier d’ange chacune des composantes de ce réseau désarticulé, il aura beau se dire touché par la réponse positive des médecins à son appel à l’aide de mercredi, le malaise demeurera perceptible telle une partition dissonante dans cette symphonie de solidarité et d’altruisme.

Ce que doit faire François Legault en ce moment, c’est de maintenir le lien de confiance qu’il a établi avec la population québécoise. Et s’il souhaite y arriver, il doit prévenir de toutes éraflures sa cellule de crise, au sein de laquelle siège avec lui le directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda, et la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann.

Du trio, c’est cette dernière qui est la plus imputable — et donc, la plus vulnérable — présentement. Et parce qu’au-delà des compétences, c’est surtout l’image qui est l’élément crucial de cette gestion de crise, la ministre McCann doit rester immaculée. C’est ainsi que cette semaine, la Coalition avenir Québec a jeté dans la fosse aux lions l’expérimentée, mais quand-même-un-peu-plus-sacrifiable Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés. Comme en 2009, lorsque le gouvernement Charest a tenté désespérément de justifier le déploiement de clowns dans les CHSLD, sous prétexte de faire sourire les bénéficiaires, la ministre Blais, désormais caquiste, a encore une fois été envoyée au front pour prendre les balles.

Bref, la stratégie du gouvernement se traduit ainsi : il faut sauver le soldat McCann.

Mais, c’est loin d’être terminé, et le mur ne pourra tenir éternellement.

Le mariage improbable des docteurs et des infirmières, dans le contexte des CHSLD, engendrera sans doute des feux d’artifice épiques. Et que dire de l’éventuelle fin du confinement, alors que les régions du Québec sont en décalage temporel par rapport à la métropole ? Le fameux pic ne se manifestera pas de façon simultanée à l’échelle du Québec. Comment le ministère de la Santé et des Services sociaux composera-t-il avec cette équation, afin d’éviter de nouvelles éclosions une fois les barricades policières disparues à la frontière des régions ?

Nous n’étions pas prêts pour cette crise, mais nous étions encore moins prêts à réaliser le sort auquel doivent se résigner nos aînés.

La ministre McCann devra manifestement prononcer ces mots un jour ou l’autre. Les prononcer, puis agir en conséquence.