Le premier ministre François a participé à la promotion d'Héma-Québec en faisant un don de sang.
Le premier ministre François a participé à la promotion d'Héma-Québec en faisant un don de sang.

Faire l’amour ou donner du sang ?

Valérie Marcoux
Valérie Marcoux
Le Soleil
Seriez-vous prêt à vous priver de relations sexuelles pendant trois mois pour donner du sang? C’est ce qui est exigé des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH) s’ils veulent donner du sang au Canada depuis un an. Avant juin 2019, la période d’abstinence exigée était de 12 mois.

«On pense que la sélection des donneurs devrait être faite en fonction des risques liés aux comportements, que ce soit chez les personnes hétérosexuelles ou non», déclare Ariane Marchand-Labelle, directrice générale du Conseil québécois LGBT. «On pense que ça pourrait augmenter le bassin de donneurs, mais pour cela il faut être capable de parler de sexualité franchement et sans jugement», ajoute-t-elle.

Les résultats de l’enquête nationale Sexe au présent menée en 2018 indiquent que 90% des hommes queers du Canada seraient prêts à donner du sang s’ils le pouvaient.

Malgré les besoins pressants d’Héma-Québec pour la saison estivale post-confinement, l’enjeu n’est pas simplement d’accéder à un nouveau bassin de donneurs. Pour la communauté LGBTQ+, il s’agit aussi de lever le stigma qui pèse sur les HARSAH depuis la crise du sida du début des années 1980.

«[Ce critère] encourage des préjugés homophobes et sérophobes. Pour nous, ce traitement différentiel a des conséquences sociales», déplore Ariane Marchand-Labelle. «Le message qu’on leur envoie est que leur sang, leur contribution, n’est pas le bienvenu et on fait ça sur la base de leur orientation sexuelle et non sur la base de leur comportement.»

Selon Dr Marc Germain, vice-président des affaires médicales et de l’innovation chez Héma-Québec, il n’existe pas suffisamment de données probantes à ce stade-ci pour oser une approche par comportement.

Toutefois, une quinzaine d’études ont été lancées depuis 2017 pour tenter de remédier à la situation. «On espère, d’ici un an, avoir des résultats qui vont nous permettre de revoir le critère actuel et peut-être d’arriver avec des propositions pour un critère qui ne soit pas basé sur l’abstinence», informe Dr Germain.

Évolution du critère

Il y a un an, en juin 2019, la période d’abstinence exigée aux HARSAH pour donner du sang est passée de 12 à 3 mois. Héma-Québec et la Société canadienne du sang ont fait une demande conjointe auprès de Santé Canada pour obtenir ce progrès, comme ils l’ont fait en 2016 et en 2013. «Pour comprendre l’évolution de ce dossier, il faut revenir à l’origine du critère lui-même», intervient le docteur.

Interdiction permanente

Quand le VIH apparaît, les intervenants en santé remarquent d’abord que cette «maladie» porte atteinte au système immunitaire d’individus qui étaient préalablement en bonne santé, d’où le terme SIDA : syndrome de l’immunodéficience acquise.

Ils remarquent ensuite que cette maladie frappe particulièrement certaines communautés, dont les homosexuels. «Très rapidement, avant même qu’on identifie la cause du sida, on a identifié qu’un des facteurs de risque semblait être le comportement d’avoir des relations sexuelles entre hommes», explique Dr Germain.

Les connaissances progressent et les spécialistes établissent qu’il s’agit d’un virus et qu’il peut se transmettre par le sang ainsi que pendant les relations sexuelles. «En particulier la relation anale non protégée», précise le docteur. «Alors, on a identifié que les hommes gais étaient beaucoup plus à risque de transmettre l’infection à leur partenaire», ajoute-t-il.

En 1986, puisqu’aucun test efficace n’est encore éprouvé, on interdit aux HARSAH de donner du sang de manière permanente. Cette mesure est aussi prise dans la foulée du scandale du sang contaminé qui secoue le Canada et marque les mémoires.

Abstinence de cinq ans

«C’est seulement en juillet 2013 qu’on est passé d’une interdiction permanente à une interdiction temporaire de cinq ans», souligne Dr Germain.

Pour franchir cette première étape, il faut attendre l’arrivée et le perfectionnement de deux tests encore utilisés aujourd’hui: le test de sérologie et celui d’acide nucléique qui s’ajoute en 1999. Or, ces tests ne suffisent pas à convaincre la population qui craint des erreurs techniques et humaines. De plus, les chercheurs découvrent que le VIH peut passer de sept à dix jours dans le corps d’un individu avant d’être détectable.

«On a pu faire la démonstration que même en passant d’une interdiction permanente à temporaire, il n’y aurait essentiellement aucun impact sur la sécurité des produits et des receveurs, à condition de conserver une période d’interdiction temporaire», explique Dr Germain.

Les autorités réglementaires avaient alors opté pour une interdiction de cinq ans. «À l’époque, une autre préoccupation était de savoir si les hommes gais sexuellement actifs étaient à risque pour d’autres types d’infections qu’on ne connaissait pas et qui pourraient aussi se transmettre par le sang», raconte Dr Germain. «Cet argument est un peu tombé en désuétude, parce que l’histoire a montré qu’il y a régulièrement de nouvelles infections émergentes, on en a un exemple assez clair avec la COVID, et toutes les infections émergentes qu’on a connues et qui ont posé un risque pour la transfusion depuis les 20 dernières années n’avaient rien à voir avec la transmission par des relations sexuelles entre hommes.»

Abstinence d’un an

Convaincues que ce groupe n’est pas plus à risque qu’un autre de développer de nouvelles infections, les autorités réglementaires font passer la période d’abstinence prescrite de cinq ans à un an en 2016. «Encore là, un an c’est très long», commente Dr Germain. «Mais il y avait d’autres enjeux.»

Bien que chaque don de sang soit testé, Héma-Québec ne voulait pas recevoir subitement beaucoup de dons contaminés, encore une fois, par crainte des erreurs techniques et humaines.

Abstinence de trois mois

Entre 2016 et 2019, les spécialistes prouvent que cette crainte est infondée et la période d’abstinence demandée passe d’un an à trois mois. «Nous n’avons vu aucune augmentation des dons positifs au VIH avec les changements du critère», confirme Dr Germain. Depuis sa création en 1998, Héma-Québec ne reçoit qu’entre 0 et 3 dons de sang contaminé par le VIH par année.