Le ministre des Finances, Eric Girard, parle dorénavant d’un déficit de 12 à 15 milliards $ contrairement à des surplus de 2,7 milliards $ pour le budget 2020-2121.
Le ministre des Finances, Eric Girard, parle dorénavant d’un déficit de 12 à 15 milliards $ contrairement à des surplus de 2,7 milliards $ pour le budget 2020-2121.

Équilibre budgétaire: cinq ans et mille questions

«J’ai donné l’horizon de trois à cinq ans pour revenir à l’équilibre budgétaire, mais je dirais aujourd’hui plus cinq ans que trois. Et il reste énormément d’incertitude autour de ça. Quel genre de rebond va-t-on avoir? Est-ce qu’il y aura une deuxième vague? Est-ce qu’il y aura un remède? Est-ce qu’il y aura un vaccin?».

Au boulot chaque jour dans son bureau du huitième étage dans le quartier Saint-Roch, à Québec, le ministre des Finances du Québec se pose beaucoup de questions auxquelles il est encore loin d’avoir les réponses.

«Pendant que je vous parle, je regarde la rue de la Couronne et quelqu’un vient de tomber de son bicycle!» coupe-t-il, dans une entrevue réalisée jeudi avec Le Soleil, s’excusant d’avoir perdu le fil de sa réponse. «On voit des choses du huitième étage! Il y a à peu près un accident aux deux semaines, au coin de la Couronne et du boulevard Charest. Je ne sais pas ce qu’il y a avec la signalisation ici, ça arrive qu’il y ait des collisions de voitures...»

Mais les questions qui occupent l’esprit d’Eric Girard sont autrement plus complexes.

Vendredi, Statistique Canada dévoilait que le taux de chômage au Québec pour avril a atteint un sommet historique de 17 %, du jamais vu depuis au moins la Deuxième Guerre mondiale. Presque quatre fois plus qu’en février, alors que l’économie roulait à plein avec 4,5 % de chômage. Plus du double que les 8,1 % de mars, quand le virus commençait à jouer le trouble-fête.

Après avoir prévu des surplus de 2,7 milliards $ pour l’année 2020-2021 avant le versement obligatoire au Fonds des générations, dans son budget du 10 mars, le ministre Girard est ressorti cinq semaines plus tard avec des prévisions révisées marquées au fer rouge par la pandémie de COVID-19. Il parle dorénavant d’un déficit de 12 à 15 milliards $ pour le même exercice financier.


« Ces données sont basées sur l’hypothèse qu’on resterait confinés jusqu’au début de mai, avec 40 % de l’économie arrêtée en avril. Puis qu’il y aurait déconfinement progressif en mai et retour plus à la normale en juin. C’était ça les hypothèses et c’est toujours dans ces ordres de grandeur. »
Eric Girard, ministre des Finances

«Mais tout ça, c’est des estimations, rappelle-t-il. On est dans le cœur de la tempête, des difficultés. La durée du confinement, l’intensité du rebond, la présence ou non d’une deuxième vague, l’apparition ou non d’un remède, d’un vaccin, tout ça sont des facteurs qui vont avoir une grande influence. Mais on estime qu’on aurait la pire récession depuis la Deuxième Guerre mondiale. C’est certain que ça va affecter les finances publiques.»

Arruda da­­ns son comté

M. Girard est député caquiste de Groulx, dans les Basses-Laurentides. Sa circonscription englobe Boisbriand, Rosemère et Sainte-Thérèse. Là où réside ordinairement le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique devenu la populaire figure de proue de la lutte au nouveau coronavirus au Québec. Les deux hommes ne se connaissaient pas.

L’éclosion de COVID-19 au sein de la communauté juive hassidique Tosh de Boisbriand, fin mars, était sur son territoire. Il est aussi ministre responsable de Laval, l’une des régions chaudes de la COVID-19.

«Je suis en contact avec le directeur du CISSS et les responsables de la santé publique, c’est eux qui sont dans l’action. Je m’informe, je me tiens au courant, je m’assure qu’ils ont tout ce dont ils ont besoin. Mais je suis à Québec. Mes rôles et responsabilités concernent les finances publiques. C’est mon principal focus», atteste-t-il.

Ils ne sont que plus que quatre dans les bureaux du huitième étage, boulevard Charest Est. Le ministre, le sous-ministre et chacun une personne pour les aider. La grande majorité du personnel du ministère travaille de la maison. Dont les 120 économistes qui continuent a donné des indications de ce à quoi pourrait ressembler la suite des choses.

On trouve aussi plusieurs sociétés d’État sous sa gouverne. La Société des alcools du Québec (SAQ) et la Société québécoise du cannabis (SQDC) maintiennent leurs revenus à travers la crise. Loto-Québec s’avère toutefois «la société qui souffre le plus», avec l’arrêt de la vente de billets de loterie en personne pendant plusieurs semaines et la fermeture des casinos et des salons de jeux.

«On sait ­­combien ça coûte»

Le ministre Girard livrera un énoncé économique complémentaire vers la fin juin. De l’aide ciblée pour des secteurs touchés à plus long terme comme la culture, le tourisme et les loisirs devrait s’y trouver. Ainsi que le détail de toutes les dépenses supplémentaires effectuées dans le réseau de la santé à cause à la COVID-19, des chiffres qui pourraient aussi être divulgués dès mai, au retour des travaux parlementaires.

«On donne à la santé toutes les ressources dont elle a besoin pour faire face à la pandémie. Parce que la pandémie, c’est la priorité avant l’économie», insiste le ministre, précisant que la santé accaparait déjà 43 % du budget de l’État québécois avant la crise. «On sait exactement combien ça coûte à date. On a ça ligne par ligne : combien d’équipements, combien d’heures supplémentaires, combien pour les bonifications. On a tout ça. Mais on ne sait pas combien de temps la situation va durer.»

Une mise à jour économique plus consistante suivra à l’automne.

Les mesures d’aide mises sur pied par le gouvernement québécois coûtent jusqu’à maintenant 20 milliards $, estime le ministre Girard. Avant de souligner qu’il ne s’agit pas de 20 milliards $ décaissés directement des poches de l’État. Par exemple, les particuliers et entreprises du Québec profitent de 15 milliards $ en report d’impôts et de taxes.

«C’est ma cinquième récession dans ma carrière professionnelle, dit l’ancien banquier. J’ai toujours été dans des fonctions où mon rôle était de préparer pour le pire. Chaque récession a ses particularités, mais c’est toujours difficile. Il y a des drames humains, des gens perdent leur emploi, des gens perdent leur entreprise... Mais j’essaie de toujours être calme, concentré, réfléchi», affirme M. Girard.