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La Dre Joanne Liu
La Dre Joanne Liu

Entrevue avec la Dre Joanne Liu: s’inspirer des meilleurs

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Sommité mondiale dans la gestion d’épidémies, la Dre Joanne Liu fait partie du panel d’experts indépendant chargé d’évaluer la gestion de la COVID-19 par l’OMS et ses pays membres. Le rapport final de ce comité est attendu pour le mois de mai, mais déjà, l’ex-présidente de Médecins sans frontières constate que les pays ou régions qui ont choisi dès le début de la pandémie de tendre vers une stratégie de «COVID zéro» semblent «mieux s’en sortir». Le Soleil s’est entretenu avec elle cette semaine.

La Dre Joanne Liu s’est gardée en entrevue de commenter la réponse d’un gouvernement en particulier à la pandémie, non seulement en raison de sa présence au sein du comité d’experts mandaté par l’ONU et du fait que les travaux du groupe ne sont pas terminés, mais aussi parce qu’elle n’est pas «derrière la console» des dirigeants et qu’elle n’a «pas accès à toutes les informations».

«La seule chose que je peux dire, c’est qu’on voit bien qu’il y a des pays ou des régions qui ont mieux endigué le nombre de cas, et que ce sont des endroits où, dès le début de la pandémie, il y a eu des efforts soutenus et des mesures sévères pour diminuer au maximum la transmission communautaire et tendre vers un COVID zéro», observe la Dre Liu, citant notamment l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Taïwan ou, plus près de nous, les provinces de l’Atlantique.

«Il n’y a pas de réponse parfaite, mais on se rend compte que pour avoir le contrôle sur l’épidémie, il faut avoir un taux de transmission communautaire qui est le plus bas possible, sinon tu as de la difficulté à faire le suivi, le traçage, la surveillance», ajoute la pédiatre urgentologue au CHU Sainte-Justine, qui note que les pays qui ont visé l’éradication du virus ont fermé tôt leurs frontières et ne tolèrent aucune éclosion.

Tout en reconnaissant que certaines approches peuvent être plus facilement applicables dans un pays, une région ou une province que dans un(e) autre en raison de ses caractéristiques géographiques ou populationnelles, par exemple, la spécialiste estime qu’un gouvernement peut très bien «s’inspirer des expériences qui fonctionnent mieux» après un an de pandémie et «commencer peut-être à réfléchir à un reset de stratégie». 

Pour la Dre Liu, «ce qui se fait à petite échelle peut se faire à grande échelle».


« La seule chose que je peux dire, c’est qu’on voit bien qu’il y a des pays ou des régions qui ont mieux endigué le nombre de cas, et que ce sont des endroits où, dès le début de la pandémie, il y a eu des efforts soutenus et des mesures sévères pour diminuer au maximum la transmission communautaire et tendre vers un COVID zéro »
La Dre Joanne Liu

Si on se rend compte qu’une stratégie «confinement-déconfinement», en «yoyo», a été «moyennement payante», qu’on a fait «des économies de bout de chandelle» parce qu’on a été obligé de reconfiner quelques semaines après avoir déconfiné ou semi-déconfiné, par exemple, peut-être faut-il alors «changer de pattern» et essayer une approche plus agressive, qui tend vers le COVID zéro, avance la spécialiste des épidémies. 

Selon la Dre Joanne Liu, la réflexion est d’autant importante à faire dans un contexte où des variants plus transmissibles du virus circulent et où on n’a pas le «chronogramme vaccinal». 

«Les variants et la vaccination sont deux grosses variables excessivement importantes sur lesquelles on n’a pas de pouvoir comme tel, et c’est peut-être une raison d’avoir une approche différente», analyse-t-elle.

Faire avec l’imperfection

Pour la Dre Joanne Liu, gérer une pandémie, c’est accepter de voir qu’on est devant «beaucoup d’inconnues» et que régulièrement, il faut faire «des arbitrages» avec des solutions qui sont imparfaites. 

Les masques et les tests rapides, par exemple, ne sont pas des outils parfaits, mais si on en est conscient et qu’on les utilise pour ce qu’ils valent, c’est-à-dire des solutions imparfaites qui contribuent à réduire la transmission du virus, «ça peut faire la différence lorsque vous allez être la 11e personne à arriver aux soins intensifs et qu’il n’y a que 10 lits», illustre la Dre Liu. 

«Au lieu d’avoir une réaction binaire, de dire oui ou non, il faut apprendre à juxtaposer toutes ces solutions et outils imparfaits pour avoir une meilleure réponse, une meilleure protection, un meilleur diagnostic», résume la médecin.

«On va s’en sortir»

Forte de son expérience en Afrique de l’Ouest, où elle a traversé de 2014 à 2016 l’épidémie d’Ébola qui a infecté 28 000 personnes et en a tué 11 000, la Dre Joanne Liu reste optimiste pour la suite des choses. 

«On va s’en sortir, c’est sûr qu’on va s’en sortir, on ne sait juste pas quand exactement et avec quels coûts humains et socioéconomiques. Selon la façon dont on répond, on a jusqu’à un certain point le pouvoir de diminuer plus ou moins cet impact-là», souligne-t-elle.

«Je dis toujours aux gens qu’on a passé à travers la plus grosse épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, alors qu’on était devant des pays à bas revenu, avec des systèmes de santé [fragiles]. On s’en est sorti, avec les moyens qu’on avait dans cette région-là», ajoute la médecin, qui se dit par ailleurs consciente que «tout le monde est tanné». 

«Mais il faut savoir que le virus, lui, il n’est pas tanné. Les virus ne sont jamais tannés. Ils sont en forme et fonctionnent pour leur survie, c’est pour ça qu’ils mutent d’ailleurs. Et ils ne sont pas fatigués de muter», rappelle la Dre Liu.

Tirer des leçons 

Si la Dre Joanne Liu a décidé de participer (bénévolement) au panel d’experts indépendant, c’est parce qu’elle sait que cette pandémie ne sera pas la dernière et qu’elle souhaite qu’on en tire des leçons. 

«Pour moi, les principes de gestion, c’est se préparer au pire scénario et appliquer le principe de précaution. On a eu beaucoup de difficulté par rapport à ça parce qu’on n’avait jamais fait face à [une telle situation] auparavant. Et je ne blâme aucun pays, personne n’avait imaginé ce qui allait se passer, personne n’avait imaginé l’ampleur de l’impact. On n’a pas été préparé cette fois, mais on a une responsabilité d’apprendre. Ne pas tirer de leçons, ce serait une double faute», dit la Dre Liu.


« On va s’en sortir, c’est sûr qu’on va s’en sortir, on ne sait juste pas quand exactement et avec quels coûts humains et socioéconomiques. Selon la façon dont on répond, on a jusqu’à un certain point le pouvoir de diminuer plus ou moins cet impact-là »
La Dre Joanne Liu

La spécialiste anticipe qu’une fois la crise terminée et la reprise d’un mode de vie «plus libre», l’envie sera forte de «tout oublier» et de relancer vite tout ce qui aura été mis sur pause. 

«Il faut prendre collectivement l’engagement de tirer des leçons. Il ne faut pas que toutes ces personnes soient mortes pour rien», insiste la Dre Liu, qui souhaite qu’on «réfléchisse de façon concrète à comment on se prépare par rapport à des menaces comme celles-là». 

«La prévention, c’est toujours excessivement difficile à vendre comme projet, parce qu’on ne voit pas le désastre, on ne voit pas l’impact [de ce qu’on veut prévenir]. [...] Il va falloir réfléchir à comment on octroie des financements, à comment on va calibrer nos investissements», croit la spécialiste.

La prévention, il faut la voir comme un investissement et non comme un coût, dit-elle. «Ça peut avoir l’air de la sémantique, mais ça fait quand même une grosse différence quand tu essaies d’aller vendre des projets pour avoir des lignes budgétaires.»