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Un regroupement de médecins et de scientifiques demande qu’une enquête soit menée sur le rôle de la ventilation dans l’événement «superpropagateur» du Méga Fitness Gym.
Un regroupement de médecins et de scientifiques demande qu’une enquête soit menée sur le rôle de la ventilation dans l’événement «superpropagateur» du Méga Fitness Gym.

Éclosion majeure au Méga Fitness Gym: la ventilation (aussi) en cause?

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Un regroupement de médecins et de scientifiques demande qu’une enquête soit menée sur le rôle de la ventilation dans l’événement «superpropagateur» du Méga Fitness Gym.

Le collectif COVID-STOP, qui avait réclamé le 2 avril une réforme des mesures sanitaires afin qu’elles tiennent compte de la transmission aérienne prédominante de la COVID-19, se demande si, au-delà des lacunes observées par des clients et les autorités, l’éclosion majeure qui a affecté le Méga Fitness Gym aurait pu être évitée ou limitée si l’établissement avait été soumis à des directives claires intégrant l’apport d’air extérieur et la ventilation.

Rappelant que le gouvernement a établi des seuils maximum de concentration de CO2 dans les classes de nos écoles (le ministère de l’Éducation juge acceptable un taux de CO2 de 1500 ppm, même si les experts internationaux recommandent des seuils entre 600 et 800 ppm), le collectif déplore dans un document transmis au Soleil qu’il n’existe aucune directive spécifique à la ventilation pour les gestionnaires de gym, ouverts le 26 mars et refermés jeudi en zone rouge, et toujours ouverts dans les autres zones.

À Québec, outre le Méga Fitness Gym, au moins un autre gym a été le théâtre d’une éclosion au cours des deux dernières semaines.

Selon le groupe d’experts, les salles d’entraînement doivent être soumises à des critères de ventilation précis qui respectent «minimalement» les normes ASHRAE (pour American Society of Heating, Refrigerating and Air Conditioning Engineers). Tous les lieux intérieurs accessibles au public (salles de spectacle, lieux de culte, restaurants, par exemple) devraient d’ailleurs respecter des normes de ventilation strictes en période de pandémie, particulièrement dans un contexte où des variants hautement transmissibles du virus circulent, juge le regroupement.

Le collectif déplore que dans son Guide de normes sanitaires en milieu de travail pour le secteur des activités intérieures et extérieures de sport, de loisir et de plein air, la CNESST parle abondamment de distanciation physique, d’hygiène des mains, d’étiquette respiratoire et autre nettoyage des surfaces, mais ne propose qu’une directive vague à propos de la ventilation. Il faut, écrit simplement la CNESST, «assurer le bon fonctionnement et l’entretien des systèmes de ventilation, en fonction des exigences réglementaires pour le type d’établissement et les tâches effectuées».

Idem pour les Directives spécifiques pour le secteur du loisir et sport du gouvernement, qui ne sont pas vraiment spécifiques en ce qui a trait à la ventilation. Là encore, on indique simplement que «la ventilation doit permettre une bonne circulation de l’air», que «le bon fonctionnement et l’entretien des systèmes de ventilation en fonction des exigences réglementaires selon le type d’établissement sont essentiels», et qu’il faut «éviter que des jets d’air ne soient propulsés directement sur des personnes».

Pire encore, souligne le collectif, selon ces directives, «dans le contexte du loisir et du sport, le masque ou le couvre-visage peut être retiré au moment de la pratique d’une activité physique d’intensité modérée à intense».

Or lorsqu’une personne fait de l’activité physique intense, elle produit 58 fois plus d’aérosols que lors de la respiration normale, mentionne en entrevue la physicienne Nancy Delagrave, coordonnatrice du collectif COVID-STOP, citant une étude parue en mars dans Anaesthesia. «On y inspire profondément d’air aussi, donc on s’expose aussi davantage à inspirer des particules infectieuses», souligne-t-elle.

Dans le cas du Méga Fitness Gym, le fait que la section cardio de la salle d’entraînement, qui comprend les tapis roulants, se trouve sur une mezzanine pourrait favoriser la concentration d’aérosols à cet endroit si la ventilation n’est pas adéquate, notent les membres du comité ventilation de COVID-STOP, composé notamment d’ingénieurs.

Selon eux, les «unités de toit» de la plupart des édifices commerciaux sont en fait des systèmes de thermopompes prévus pour chauffer ou climatiser. «Ils vont recirculer le même air. Au maximum, si on est chanceux, un apport d’air frais de 10% [de leur volume d’air] va être injecté dans le système. Mais c’est souvent la première chose que les gens vont fermer pour économiser les coûts du chauffage ou de la climatisation. Là, les gyms ont été fermés pendant quelques mois. Est-ce que les gestionnaires de gyms y ont pensé [à l’apport d’air frais] quand on a annoncé la réouverture des gyms?» demandent-ils.

Les experts de COVID-STOP ont constaté que le toit de l’établissement où loge le Méga Fitness Gym est muni de quatre appareils de ce type, ce qui apparaît «très peu» compte tenu notamment de la nature des activités qui se déroulent dans le bâtiment, estiment-ils.

Selon un client du Méga Fitness Gym à qui nous avons parlé et qui a contracté la COVID-19 à la fin du mois de mars après avoir fréquenté l’établissement, «l’air devait être vraiment vicié parce que j’ai toujours porté mon masque pendant l’entraînement». «Je ne l’ai enlevé que quelques minutes pour prendre ma douche», nous a-t-il dit.

Aérosols et événements superpropagateurs

Sans commenter directement l’éclosion du Méga Fitness Gym parce qu’il n’en connaît pas les détails, le Dr Raymond Tellier, microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill, souligne en entrevue que «de façon générale, les événements superpropagateurs sont très importants dans la pandémie actuelle».

«On sait que le virus de la COVID va fréquemment causer des événements superpropagateurs. Ce n’est pas surprenant parce que son proche cousin, le virus du SRAS de 2003, avait la même propriété. Ça s’explique en partie par le fait que les patients sont très hétérogènes dans leur contagiosité. Il y en a qui sont peu ou pas contagieux, il y en a d’autres qui le sont beaucoup», rappelle le Dr Tellier, citant une étude faite à Hong-Kong dans les premiers mois de la pandémie qui montrait que 80% des cas secondaires de COVID-19 étaient attribuables à 20% des malades.

Le microbiologiste est de ceux qui croient que la transmission par petites gouttelettes de type aérosols est le mode principal de propagation du virus de la COVID-19 parce que ces aérosols «peuvent rester suspendus dans l’air pendant de longues périodes et suivre des courants aériens».

Ces fines gouttelettes, qui ont la capacité de créer des infections à longue distance, peuvent être diluées ou enlevées «très efficacement» par la ventilation, dit le Dr Tellier.


« Si vous êtes dans un building qui est très bien ventilé, ça va fortement diminuer la transmission à longue distance »
Dr Raymond Tellier


L’expert souligne qu’il y a dans la littérature plusieurs événements superpropagateurs qui se sont produits «dans des endroits clos où il y avait beaucoup de personnes, où la ventilation était mauvaise, et où il y avait des activités propices à l’émission d’aérosols», comme le chant.

«On peut imaginer que des gymnases où il y aurait beaucoup de personnes, trop peut-être pour la capacité de ventilation du building, avec peu ou pas de distanciation, avec des gens qui ne portent pas de masque et qui fournissent beaucoup d’efforts, ça peut être des circonstances [propices] à des événements superpropagateurs», expose le Dr Raymond Tellier.

Pour diminuer la propagation par aérosols, il faut donc, en plus de porter le masque chirurgical, revoir la ventilation des immeubles pour s’assurer qu’elle soit suffisante et éviter qu’un trop grand nombre de personnes se réunissent dans un endroit mal ventilé, résume le microbiologiste. «Dans bien des endroits, on peut supplémenter la ventilation par des purificateurs d’airs qui peuvent enlever les particules de type aérosols par la filtration», ajoute le Dr Tellier.

Selon le collectif COVID-STOP, le gouvernement «place les citoyens en situation de vulnérabilité face aux risques de contracter la COVID» lorsque, dans la section questions-réponses sur la COVID-19 de son site internet, à la question «est-il possible de contracter le virus de la COVID-19 par transmission aérienne, c’est-à-dire dans l’air ambiant?» il répond que «jusqu’à maintenant, rien n’indique que des personnes contractent la maladie dans l’air ambiant, par une transmission aérienne qui se ferait loin d’une personne infectée».

Le regroupement signale qu’une étude menée par des chercheurs de Harvard sur l’éclosion du Diamond Princess, pour ne nommer que celle-là, démontre pourtant l’importance du rôle des aérosols dans la transmission de la COVID-19.

Visites des autorités au Méga Fitness Gym

Avant d’ordonner la fermeture du Méga Fitness Gym le 31 mars, la Direction de santé publique de la Capitale-Nationale avait constaté des lacunes dans l’application des mesures sanitaires: «pas de contrôle de la présence de symptômes à l’arrivée de la clientèle et des travailleurs, clients qui s’entraînent à moins de deux mètres l’un de l’autre, protection individuelle inadéquate des travailleurs sur place», énumérait-elle, sans faire mention de la ventilation des lieux.

Est-ce que les autorités se sont attardées à cet aspect lors de leurs visites? Selon Mathieu Boivin, porte-parole du CIUSSS de la Capitale-Nationale, «les enjeux d’aération ventilation font toujours partie des éléments examinés dans le cadre de nos interventions de santé publique ou de santé en milieu de travail, quel que soit le contaminant en cause, et toute lacune en cette matière peut faire l’objet de recommandations ou d’un suivi de correction».

«Dans le cas spécifique du Méga Fitness Gym et d’une contamination présumée au SRAS-Cov-2 ou d’un de ses variants, c’est donc un critère qui a été évalué», assure par courriel le porte-parole du CIUSSS, sans donner de détails sur les observations faites par les autorités.

«Contrairement au cas de figure d’une contamination au monoxyde de carbone, par exemple, une ventilation/aération insuffisante n’est toutefois pas un élément qui justifierait à lui seul la fermeture immédiate d’un site en éclosion de COVID-19. Nous examinons en effet la globalité de la situation, entre autres l’achalandage moyen et les trajectoires habituelles des occupants, le respect des mesures sanitaires générales et spécifiques au milieu, la conformité et la fréquence des désinfections», ajoute Mathieu Boivin.

Questionné à savoir si la Santé publique et le gouvernement s’étaient assurés, avant d’autoriser la réouverture des gyms, qu’il y aurait une ventilation adéquate et un apport d’air frais suffisant dans ces établissements pour limiter les risques de transmission aérienne de la COVID-19, et si des directives leur avaient été transmises en ce sens, le ministère de la Santé nous a répondu ceci: «Au Canada, les exigences concernant la ventilation se retrouvent dans le Code national du bâtiment […]. Au Québec, c’est au premier chapitre du Code de construction du Québec que se retrouvent ces exigences, chapitre essentiellement constitué du CNB et de certaines modifications destinées à en faciliter l’application et à l’adapter aux besoins spécifiques du Québec. C’est donc la RBQ [Régie du bâtiment] qui fixe les bases règlementaires.»

Nous avons donc transmis nos questions à la RBQ, qui nous a d’emblée répondu que «c’est la santé publique qui conseille le gouvernement sur les ouvertures des installations en temps de COVID».

La RBQ précise que la réglementation qu’elle a adoptée «contient des exigences qui s’appliquent aux bâtiments sous sa juridiction en tout temps, mais ne spécifie pas d’éléments à considérer en temps de crise sanitaire».